copyright: Collectif de la Marche du 22 mai 2005 - association Entre la Plume et l'Enclume
pour les autres titres de la collection Manifestes, voir
http://www.plumenclume.net/articles.php?pg=art479Sommaire:
AVERTISSEMENT
PRESENTATION
TEXTES FONDATEURS
1. Proclamations de Toussaint Louverture et de Louis Delgrès (1797-1803)
2. Xavier Tinc, « De l’Esclavage aux colonies françaises et spécialement à la Guadeloupe, (1832)
3. Frederick Douglass, « Mémoires d’un esclave» (1845)
4. Anténor Firmin, « Rôle de la race noire dans la civilisation » (1885)
5. « Mission providentielle : les idées de Maceo, chef de la race noire à Cuba » (1895)
6. W. E. B. Dubois, “Ce que John Brown nous a légué” (1909)
7. Juan René Betancourt, « Négrisme et intégrationnisme » (1959)
8. Aimé Césaire, « Toussaint-Louverture » (1960-1981)
9. Léon-Gontran Damas : « Naissance et vie de la Négritude » (1968)
EN GUISE DE CONCLUSION : LA RESISTANCE D’IGNACE
ANNEXES : 1. Les recommandations de William Lynch
2. La « Loi Taubira » (2001).
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Avertissement
Trois incendies criminels successifs, en 2005, en plein cœur de Paris, dans les derniers immeubles habités, en toute légalité, par des familles noires et pauvres ; une championne olympique noire jetée à terre et tabassée par la police, sous prétexte d’infraction au code de la route ; des faits divers inventés de toute pièce ou montés en épingle pour stigmatiser tous les jeunes ayant un look « black de banlieue » ; des tensions sociales réelles, débouchant sur des violences, des incendies absurdes, des manifestations gigantesques de jeunes contre la précarité de l’emploi et le projet de CPE : tous les facteurs sont désormais réunis en France pour un déchaînement de haines raciales, sur fond d’affrontement entre nantis et « sans », parias et déclassés en nombre croissant. D’une part on terrorise les Noirs, de l’autre on terrorise les Blancs en leur faisant croire que tous les problèmes viennent de l’immigration, et plus précisément de l’immigration noire, la plus misérable, la plus voyante, la plus sauvagement réprimée.
Pourtant, tant dans les relations familiales que dans le monde du travail, comme dans les goûts artistiques, ce sont généralement les réflexes de fraternité au-delà des différences d’origine ou d’aspect qui règlent les problèmes : la négrophobie n’est pas une fatalité, ni même la règle générale ; la solidarité, l’intérêt commun prennent le dessus dans chaque situation où la panique n’est pas aux commandes. Nous considérons que la peur des Noirs est utilisée comme un outil de manipulation mentale au service d’un seul groupe pratiquant ouvertement le communautarisme : celui d’une minorité de gens qui craignent de perdre une position privilégiée et illégitime, et qui revendiquent un statut protégé dans la société, comme s’ils constituaient une race supérieure. C’est cette minorité, à laquelle s’identifient les élites, qui a intérêt à exacerber les tensions sociales, afin de détourner d’elle-même l’indignation populaire. Il ne s’agit pas « des juifs », quoique le CRIF soit l’organe le plus véhément pour attiser les réflexes ethniques, mais de toute une caste aux intérêts croisés qui a mis en place le cadre actuellement explosif.
Ce livre a été préparé dans une étape qui paraît déjà lointaine : à la faveur de la campagne pour les élections européennes de 2004, les banlieues exprimèrent leur besoin de représentation ; la liste Europalestine affirmait : « Pas de paix au Proche Orient sans justice en Europe » et toutes les permutations de ces termes restent également valables. Une personne cristallisait la nouvelle identité rebondissante, de la cité de banlieue aux camps de réfugiés palestiniens: un humoriste grave et courageux, qui sut attirer sur lui la foudre, et démasquer ainsi les tueurs de la liberté d’opinion. Dieudonné enthousiasmait par son ressort, face aux persécutions clairement négrophobes qu’il subissait, sous l’anathème fallacieux d’antisémite. Nous sommes maintenant dans une étape plus sombre, où les acharnements judiciaires et les manipulations médiatiques poussent chacun à exprimer méfiance et ressentiment, à s’enfoncer aveuglément dans un acharnement singulier ; et comme au temps de William Lynch, les nouveaux négriers qui redoutent de perdre leur contrôle sur les populations multiplient les leurres, les provocations et les divisions mortelles, pour dévitaliser la colère générale. Maintenant, le slogan à la mode est celui de l’antisémitisme noir. A force de le répéter, on veut faire croire aux Blancs qu’ils peuvent échapper au label infamant, qui est brandi contre toute réflexion critique sur les pouvoirs en place, à condition qu’ils sévissent à leur tour contre d’autres : le mauvais sort rôde, chacun tente de repousser la poisse, et les Blancs traqués accepteront avec soulagement que l’anathème retombe en priorité sur les Noirs, gens facilement repérables, qu’on a l’habitude de mépiser, et déjà traqués sur tous les fronts comme des « Fofana » sanguinaires en puissance. Et chacun de multiplier les efforts pour se démarquer de l’odieux stigmate des odieux malfaiteurs ! C’est exactement le contexte purulent sur lequel se déclenchèrent des orgies de lynchages en Amérique, du Nord comme du Sud dans la première moitié du siècle dernier: au début du XXème siècle, après l’abolition de l’esclavage, les Blancs étaient généralement aussi antisémites que globalement racistes, ce n’est certainement pas ce qu’ils auraient reproché aux Noirs ; mais ils les accusaient de tous les délits et vices qu’ils pratiquaient eux-mêmes, pour cacher leur propre manque de repères éthiques, dans une société de rapine débridée prétendant à la modernité démocratique, mais cherchant en fait à confisquer les avantages du système au profit des plus blancs, des privilégiés. Or, comme à l’époque, ce sont les Noirs persécutés qui portent l’innocence, et qui sauvent par leur martyre quotidien la réalité des idéaux de liberté, d’égalité, de fraternité.
Au moment où l’Europe se trouve déboussolée sur tous les plans, et retrouve des réflexes de bête féroce face à une immigration noire qu’elle n’avait pas vue venir, il est bon de se remémorer la résistance noire aux abus de pouvoir des Blancs tout au long de l’histoire du continent américain. Pour tous ceux qui rejettent le racisme comme une abjection stupide, mais qui cherchent aussi à résister à la dissolution dans une mondialisation aussi impérialiste qu’hypocrite, l’esprit du marronnage est celui qui peut redonner une cohérence spirituelle à chaque acte de résistance. Les marrons qui fuyaient les plantations esclavagistes n’étaient ni des nazis, ni des communistes, ni des populistes, ni des gauchistes : c’est leur vie et leur dignité individuelles qu’ils défendaient, et ce faisant celles de la communauté noire toute entière. Ils rattachaient leur combat aux traditions africaines, à la religion ancestrale, à un savoir que les Blancs ne reconnaissaient pas ; mais c’est sur place qu’ils tentaient de construire des sociétés d’autodéfense et de services réciproques. Ce faisant, c’est eux qui démocratisaient véritablement, dans les faits, les nations américaines, en imposant la reconnaissance de leur force, leur courage et leur capacité organisationnelle. Face aux tentatives désespérées des élites pour encadrer et contrôler la colère populaire au moyen d’associations richement financées, l’esprit du marronnage doit déboucher sur des structures autonomes, qui, à partir des exigences de justice des Noirs, peuvent imposer à tous les secteurs de la société le retour à une pensée authentique, enracinée dans le réel et les plus hautes traditions de la pensée. L’esprit du marronnage implique une révolution de la pensée occidentale à tous les niveaux.
C’est pourquoi l’afrocentrisme de Cheikh Anta Diop (1923-1986) inspire cette collection de documents forgés dans la résistance noire. Egyptologue, linguiste et historien, il a mis à jour les soubassements inavouables de la domination blanche; Edward Saïd a judicieusement montré que l’orientalisme était une construction idéologique pour dégrader les Orientaux afin de les coloniser. Cheik Anta Diop est allé plus loin en attaquant le premier des colonialismes, celui qui ne considérait même pas les Africains comme des humains à part entière. Assumant dans ses livres l’esprit frontal du marronnage, il a entamé le chantier de la déconstruction de l’historiographie blanche sur l’Afrique. Désormais, les racines de la maladie mentale de l’Occident sont mises à nu, elles se nomment usurpation et mensonge. Au moment où les historiens et les législateurs se déchirent en France pour la possession de la mémoire, il est indispensable de rappeler que l’histoire blanche du monde noir est le modèle de la falsification systématique parce qu’intéressée. Le redressement de celle-ci, la réhabilitation des Noirs avec leur civilisation est la base indispensable d’une histoire qui ne soit plus une bataille de dogmes. Le marronnage n’est pas qu’un ensemble de conduites délictueuses, comme le concevaient les maîtres qui lançaient des chiens dressés sur leurs prisonniers, enfermés pour produire, comme du bétail, dans les camps de concentration qu’étaient les plantations. L’esprit du marronnage, c’est une méthode pour reprendre en main son destin. S’adressant aux Africains, Cheikh Anta Diop écrivait en 1954:
Nous avons un devoir à accomplir à l’égard de l’Europe : nous devons l’aider à se guérir des vieilles habitudes contractées par suite de l’exercice du colonialisme, l’amener à saisir le vrai sens de ses intérêts qu’elle n’arrive même plus à localiser. L’Europe toute seule est trop faible et a besoin d’un secours pour arriver à le faire. Or, elle se fera sans retard sur des bases réellement démocratiques le jour où elle sera persuadée de la perte définitive de l’Afrique ; alors une Fédération européenne apparaîtra comme l’unique solution à tous ceux qui, jusqu’alors, se demandaient ce que deviendrait leur pays sans ses colonies .
Un demi-siècle plus tard, l’Afrique continue à pousser salutairement l’Europe à se décoloniser, à reprendre pied sur la base du respect et de l’égalité, et non plus de l’écrasement de ce qu’elle considère comme sa périphérie. Accepter la leçon des marrons américains et africains, reconnaître l’esprit du marronnage dans la population noire de France, c’est être armé pour imposer une pensée saine, ni raciste, ni démagogique, mais enracinée dans le paysage concret et trempée dans la foi universelle qui soulève les montagnes. Ce livre est une version amplifiée de la brochure Nèg’marrons d’hier et d’aujourd’hui qui a circulé dans la jeunesse noire au printemps 2005, et galvanisé sa réflexion, parce que même les Noirs connaissent peu ces épisodes glorieux de leur histoire. La collection Manifestes, dans lequel s’insérait ce livre dans sa version courte, a pour but de faire connaître des documents qui ont joué un rôle fondateur, dans les domaines qui touchent à l’actualité brûlante, et qui relèvent du combat pour que la France tourne le dos à son étape coloniale, et reconnaisse qu’elle est à son tour victime d’une colonisation par des intérêts qui ne sont pas les siens. Il est temps que ce produit de la réflexion authentiquement antiraciste noire et blanche trouve ses lecteurs au delà des militants de base.
Paris, le 10 mai 2006.
« Les peuples sont comme les arbres,
sans racines ils ne peuvent tenir debout »
(Luc Reinette)
Nous présentons ici une collection de documents fondateurs de la pensée noire comme résistance, d’abord à la déportation et à l’esclavage, puis à toutes les formes d’oppression d’origine coloniale . La culture africaine de résistance aux chasseurs d’esclaves et à la traite orientale, puis la résistance multiforme à la déportation outre Atlantique et à l’esclavage pratiqué à une échelle inédite dans toute l’Amérique pendant des siècles, ont donné naissance à une réflexion cohérente et constructive, comme on le verra, à travers ces textes exemplaires, issus du monde anglophone (Etats-Unis), hispanophone (Cuba) et francophone, présentés en ordre chronologique. Outils décisifs dans un combat unitaire contre la « férocité blanche » , ces textes ont été choisis parmi les plus radicaux au moment où ils sont apparus, et parce qu’ils émanent tous de grands combattants pour la justice et l’égalité, pionniers dans leur contexte ; ils doivent être assimilés comme patrimoine commun pour tous ceux qui se battent pour une société où tous les citoyens jouiront de droits réellement égaux. Chacun envisage la libération noire sous un angle original, celui d’un vécu unique, dans un contexte unique. En les lisant comme des instruments d’analyse qui se complètent on percevra les étapes de réalisation concrète de la réparation des mensonges blancs, et le chemin à suivre maintenant, au moment où de nouvelles agressions contre l’Afrique, contre les Africains et les descendants d’Africains, contre la dignité des Noirs, exigent de nouvelles ripostes. Il y a une continuité concrète entre les premières formes de l’insoumission et la bataille d’aujourd’hui pour que la Loi française de 2001, déclarant l’esclavage et la déportation transatlantique « crimes contre l’humanité » soit appliquée, et serve à modeler l’avenir dans le sens de la justice. Connaître notre passé, c’est nous battre pour réparer l’image que l’on a de nous et pour l’image que nos enfants auront de nous. Connaître les héros du passé, c’est comprendre les enjeux du présent, et être armés pour l’avenir.
Un bref rappel historique s’impose. Avant les incursions européennes en Afrique noire, l’esclavage existait bien, comme dans l’Antiquité européenne et dans bien d’autres civilisations ; néanmoins jamais aucune civilisation n'avait institué spirituellement, politiquement, juridiquement, socialement et culturellement sa « supériorité » raciale en faisant d'autres êtres humains des sous-hommes placés entre l'animal et la chose. Le professeur Assani Fassassi insiste sur la singularité de la « Déportation des Africains » terme plus juste que la notion de traite atlantique, qui « tend consciemment et abusivement à occulter la réalité criminelle et génocidaire de cette entreprise européenne (au sens juridique des termes) » ; cette déportation-là dépeupla l’Afrique, dura 400 ans et extermina plusieurs millions de personnes. Le côté unique de l’esclavage noir sur tout le continent américain et dans les Caraïbes est dans le fait qu’il se pratiqua à une échelle industrielle, les unités de production (mines, plantations, chantiers navals etc.) étant organisés comme des camps de concentration aussi avilissants que possible, déshumanisant systématiquement les forçats (éthique, ethnies et familles brisées, par principe). Comme conclut Louis Sala Molins au sujet du « calvaire de Canaan » , « oui, génocide et rentabilité peuvent se combiner ». Les institutions religieuses, politiques et scientifiques cautionnaient la traite et l’esclavage. L’Eglise, en tant qu’institution unificatrice de la conscience européenne, déclencha la pratique de ces crimes contre l’humanité, dans la mesure où le texte de référence sur lequel s’appuyaient les esclavagistes fut la bulle Romanus Pontifex du pape Nicolas V incitant vigoureusement les Portugais à pratiquer la traite négrière dès 1454, et ceci cinquante ans avant Christophe Colomb. Le prétexte était l’évangélisation, c’est à dire la concurrence avec l’islam, tous les non-chrétiens étant assimilés à des « Infidèles », c’est à dire des musulmans. Le Code Noir qui légiférait sur les droits des esclavagistes se réclamait également de l’Eglise. Les indignations en Europe furent très minoritaires, jusqu’à l’abolition, la compassion pour les Amérindiens exterminés passait avant la fraternité avec les Africains : ainsi Las Casas parvint à faire reconnaître l’humanité des Indiens au terme d’une dure bataille juridique, mais il proposa tout d’abord d’atténuer leurs souffrances en les remplaçant par des Africains déportés! Il s’en repentit à la fin de sa vie, mais le mal était fait, et les esclavagistes cultivèrent l’habitude d’opposer odieusement les deux races. En fait, la libération des esclaves a toujours été l’œuvre des esclaves eux-mêmes, eux seuls ont le pouvoir de faire en sorte qu’on passe des vœux pieux (profondément pieux ou seulement opportunistes) à des abolitions concrètes. Déjà en Afrique, la culture de la résistance à la capture s’était structurée, potentialisée par des convictions inébranlables dans l’unité entre les lois de la nature et celles de la dignité humaine. Ainsi la révolte frontale et le suicide de type « kamikaze », frappant durement le négrier, se pratiquèrent partout, depuis la brousse jusqu’aux bateaux et sur les plantations. L’usage spectaculaire des muselières avait pour but d’empêcher l’esclave de mordre, de communiquer et de crier, mais aussi d’avaler sa langue, dernière façon de se donner la mort lorsqu’on est désarmé et entravé. Sur les plantations et dans les mines, les formes de résistance furent infiniment variées : depuis l’adaptation apparente jusqu’aux destructions et aux vengeances désespérées ; une forme d’action positive entre toutes, et présente partout où il y avait des esclaves, fut l’évasion dans le but de constituer des communautés libres et capables de se défendre, ce qui s’appelait « partir marron ». Depuis l’Uruguay, le Pérou, le Brésil jusqu’à la Jamaïque et Cuba, sur la façade atlantique de l’Amérique centrale et les Guyanes, les marrons conquirent de vastes territoires où ils fondèrent des familles, et résistèrent plusieurs générations de suite aux assauts des commandos et des chiens ; ils avaient développé une économie vivrière, des institutions, des fortifications et des échanges commerciaux avec les populations proches, et ils conclurent parfois, comme à Palmares au Brésil, des traités avec les autorités, obligées de les reconnaître. Pour les autres esclaves, et principalement en ville, il s’agissait de se battre avec les armes de l’ennemi : la lecture, l’écriture, les lois permettant à l’esclave de louer ses services comme salarié et de racheter sa liberté ou celle de ses enfants. La Révolution française tarda à décréter l’abolition de l’esclavage : mais déjà les Africains de Saint-Domingue s’étaient juré de « vivre libres ou mourir », et Toussaint-Louverture entreprit une révolution qui aboutit à la déclaration d’indépendance d’Haïti en 1804. Conscient de son rôle historique, son successeur Dessalines offrit ses services à Francisco Miranda pour réaliser l’indépendance de l’Amérique hispanique ; puis Pétion renouvela l’offre à Simon Bolívar. En Guadeloupe, Napoléon parvint à faire rétablir l’esclavage, mais la résistance fut héroïque. La répression de 1802 fit 10 000 victimes ; Louis Delgrès, Ignace, Solitude, la Louise Michel enceinte des Caraïbes, en furent les martyrs.
L'abolition devint définitive dans les colonies françaises par la combinaison de plusieurs facteurs : la multiplication et l'intensification des luttes de libération conduites par les esclaves et les marrons ; le retard pris par la France vis à vis de l'Angleterre qui avait aboli plusieurs années auparavant ; les évolutions économiques et industrielles fortes en Europe et aux Etats-Unis, qui perturbaient la pérennité du système esclavagiste en l'état. Toutefois il ne faut pas oublier que le décret Schoelcher du 27 avril 1848 abolissant l'esclavage consacrait les Réparations non pas aux victimes, les Noirs, mais aux maîtres esclavagistes en leur attribuant des indemnités colossales payées par la République !
Les structures coloniales ont implanté des injustices, consolidées par des préjugés, qui exigent encore aujourd’hui de nouveaux combats. Si les lois civiles reconnaissent maintenant l’égalité de tous devant la loi, et mettent hors la loi tous les régimes tentés de se baser sur l’apartheid, il n’en reste pas moins des préjugés, des habitudes de discrimination, en particulier là où se jouent véritablement la promotion sociale et l’intégration, au niveau du logement et de l’emploi. Les grands mouvements sociaux des Noirs américains, et le travail des intellectuels noirs, tel Franz Fanon pour la France et James Baldwin pour les Etats-Unis, ont mis en évidence un autre niveau sous-jacent où les traumatismes de l’époque esclavagiste demeurent : il s’agit de l’inconscient collectif, structuré par des hallucinations collectives ou des ratures dans la mémoire. Or seul l’esclave libéré pourra libérer le maître.
Le XX° siècle restera celui du spectaculaire renouveau de la mémoire juive : multiplication des recherches universitaires sur l’histoire juive, sur les rôles variés des juifs dans différentes sociétés, enfin prodigieux accroissement du prestige des juifs dans les domaines les plus divers. L’idéologie nazie s’était construite sur une volonté de symétrie par rapport à la fierté juive et aux organisations sionistes , et dans le prolongement des doctrines racistes qui étaient en vogue dans les milieux scientifiques ; puis la défaite du nazisme, les luttes de libération nationale dans les dernières colonies des pays vainqueurs, et enfin la révélation du martyre des Européens enfermés dans les camps de concentration pendant la guerre, donnèrent lieu à l’extinction de l’idéologie nazie, et au net recul des convictions racistes parmi les scientifiques. Enfin l’ONU déclara le racisme hors la loi. Or, tout cela amène de nouvelles questions. Avant tout le monde, Aimé Césaire l’a dit : l’horreur des Européens devant les camps de concentration nazis partait de la stupeur qu’on ait pu infliger à des Blancs des traitements largement utilisés, en toute légalité, dans le contexte de la traite négrière, de l’esclavage, de l’expansion coloniale. Enfin, tous les peuples qui ont subi des étapes de cruelle soumission ont entrepris la restauration de notre santé mentale à tous par le travail de mémoire. Les Arméniens se battent pour que soit reconnu le projet génocidaire dont ils ont été victimes de la part de leurs ambitieux voisins turcs ; les Amérindiens, férocement pourchassés et exterminés comme indésirables, principalement aux Antilles, en Amérique du nord et en Argentine, se font entendre chaque jour un peu plus ; puis les Palestiniens sont parvenus à faire reconnaître la Naqba, la terrible campagne d’expulsions et d’extermination dont ils ont été victimes en 1948, et pour laquelle encore aujourd’hui ils n’ont obtenu aucune espèce de Réparation.
Les descendants d’Africains et Africains de langue française sont en ce moment à la pointe du combat pour le devoir de mémoire: c’est grâce à eux, que l’esclavage noir a été reconnu –et c’est une première mondiale– comme crime contre l’humanité par la loi française de mai 2001 ; cette lutte précise remonte à plus de 30 ans. Les 6 et 7 mai 1998 le COFFAD organisa un symposium avec le frère de Franz Fanon qui déboucha sur la résolution décisive. La grande manifestation du 23 mai 1998 rassemblant 40.000 personnes à l'appel de plus de 300 associations noires des Descendants d'Africains et d'Africains ainsi que le défilé du monde noir de Luc St Eloi le 21 juin 1998 rassemblant plus de 80.000 personnes dont une majorité de jeunes a été l'aboutissement de ce long travail conduit énergiquement par des combattants permanents tels que Marcel Manville, Luc Reinette, Kapet de Bana, Louis Sala-Molins entre autres, ceux qui avaient formé une chaîne de solidarité au Trocadéro en 1992 lors de la dénonciation du Cinquième centenaire de la colonisation des Amériques par l'Europe avec Christophe Colomb.... Le Manifeste pour le classement de l'esclavage comme crime contre l'humanité lancé en 1997 par le CERFOM et SUD PTT a joué un rôle déterminant dans toute la société française ainsi que dans la brusque inspiration de certains de nos élus à se décider enfin à formuler des propositions de loi quelques temps plus tard, fin 1998. L'initiative originale de SUD PTT, CERFOM et EMERAUDE d'un voyage collectif sur des lieux puissamment évocateurs des luttes contre l'esclavage des noirs lancé les 6 et 7 avril 1998 respectivement à Champagney (70) et Fort de Joux (39) a provoqué un électrochoc dans la société française. En effet 120 personnes, noires et blanches, sont allées en autocar rendre hommage successivement :
- aux habitants de Champagney, premiers Français blancs à avoir exigé en 1789 que le roi de France mette fin à l'esclavage des noirs dans les colonies françaises tandis que les intellectuels de l'époque, dite des « lumières », s'accommodaient très bien des « ténèbres », comme le dit Nelson Mandela, c’est à dire du Code Noir publié en 1685 !
- à Toussaint Louverture, général de brigade haïtien, qui a lancé les luttes de libération de l'esclavage, infligeant des défaites retentissantes aux armées du dictateur négrophobe Napoléon Bonaparte. Toussaint Louverture mort au Fort de Joux de froid, de mauvais traitement et de malnutrition un 7 avril... Pour nous, les dates à retenir sont celles des luttes et des victoires : 22 mai, abolition de l’esclavage en Martinique ; 27 mai, en Guadeloupe ; 10 juin, abolition en Guyane ; 20 décembre, à la Réunion. le 20 mai 2000 le Collectif de Lutte Contre les Violences Sexistes et Racistes (CLCVRS) représentant 33 associations organisa une marche de protestation appelée la Marche du Peuple Noir suite à la progression vertigineuse des violences policières négrophobes dont celles subies par Maryse, mère de famille, handicapée, dans un commissariat du Val d'Oise (insultes racistes, viol, tortures...). Et nous pouvons citer à nouveau des noms de personnes qui poursuivent cette longue lutte malgré les aléas : Marie-Georges Péria, Rosette Brossard, Joby Valente, Assani Fassassi, Maître Claudette Duhamel, Robert Griponne, Michel Isimat-Mirin, Dieudonné, Luc Saint-Eloi, et tant d’autres. C’est bien sûr une dynamique transnationale. On peut penser que ce sont particulièrement les Noires Sœurs qui ont fait franchir un bond en avant à la lutte des damnés de la terre, comme autrefois la mulâtresse Solitude, guerrière en Guadeloupe (et comme les féministes blanches de jadis, qui savaient se trouver à la pointe du combat abolitionniste) ; mentionnons le rôle exemplaire de Amina Mohamed, ambassadrice du Kenya à Durban, qui lança l’offensive pour dénoncer le racisme sioniste, Mercia Andrews, présidente du collectif des 400 ONG sud-africaines, Angela Davis, Mary Robinson, Christiane Taubira-Delannon et Wangari Maathai, prix Nobel de la Paix en 2004.
Il faut revenir sur les clivages qui se firent jour lors de la conférence internationale de Durban contre le racisme organisée par l’ONU, en août-septembre 2001, juste après que Mme Taubira eut gagné la bataille législative : en 1978 et 1983 déjà, l’ONU avait organisé des conférences contre le racisme, qui avaient été sabotées par les Etats-Unis et par Israël. Le choix de Durban fut imposé en réponse au fascisme imposé par l’Occident à l’Afrique après sa défaite en Europe, concrétisé par l’apartheid en Afrique du sud, qui comporta la déportation de 4 millions de personnes dans les bantoustans. Le forum des ONG imposa une radicalisation des débats, sur le thème du traitement à géométrie variable des droits civiques à l’échelle mondiale. Les délégations européennes et états-unienne avaient menacé de boycotter la conférence si la question des Réparations pour l’esclavage et la traite négrière était traitée ; et des ONG comme la FIDH, la LICRA, le MRAP, SOS Racisme rejoignirent la position officielle ! Au contraire, la délégation de UNESCO conduite par Doudou Diene soutint les ONG, ainsi que l’anticolonialiste algérien Ben Bella, qui a beaucoup fait pour resserrer les liens entre Maghreb, Afrique noire, Caraïbes, différents pays d’Amérique, et qui a eu le courage aussi d’affronter la question de la traite trans-saharienne qui précéda la traite atlantique. Au même moment, en France Lionel Jospin faisait traîner les choses, dans les débats à l’Assemblée Nationale et au Sénat. Quatre ans plus tard, nous nous battons pour que la Loi Taubira soit reconnue et imitée au niveau européen, ainsi qu’à l’ONU ; la question des Réparations donne encore lieu à de vives réticences, comme s’il y avait bien, quelque part, un racisme anti-noir institutionnalisé dans toutes les structures de la société ainsi que dans les mœurs. En effet, comme le dit Louis Sala Molins, par la loi de 2001, « La France s’impose une obligation morale de mémoire et élude le devoir juridique de Réparation. Elle lèse ainsi la Loi, dont la lettre, tout comme l’esprit, dit ‘imprescribilité’ lorsqu’elle dit ‘ crime contre l’humanité’.
Il s’agira ici de dissiper les malentendus autour de la notion de Réparation. La castration mentale a été systématique, par la pratique générale du viol des femmes et des enfants noirs, par l’usage de châtiments de la plus grande cruauté, destinés à répandre la terreur dans des populations entières, et par l’existence d’une législation qui déniait l’humanité aux esclaves. Ces thèmes liés sont toujours repris comme un tout dans la littérature abolitionniste. Dans la société démocratique moderne, laïque et antiraciste, il devrait être naturel que chacun s’identifie à tous ses ancêtres admirables, biologiques ou symboliques, masculins et féminins, et cherche des leçons dans les formes de résistance que développèrent les vaincus pour miner de l’intérieur le système esclavagiste. Est-il besoin de préciser que la dignité et la fraternité ne sauraient tolérer que l’idée de vengeance soit associée à la notion de Réparation d’un crime ? Malheureusement c’est indispensable, car certains héritiers spirituels ou matériels des esclavagistes voudraient imposer une vision caricaturale des Noirs, comme des escrocs décidés à « faire payer les Blancs » : si un crime contre l’humanité produit des souffrances durables, éventuellement sur plusieurs générations, nul descendant de criminel n’hérite de la culpabilité de ses aïeux. Bien souvent ses préjugés révèlent qu’il est victime, lui aussi, de détournements de mémoire, que l’éducation peut corriger. Remarquons que Patrick Gaubert, vice-président de la commission des Libertés civiles, de la Justice et des Affaires intérieures, rechigne à envisager des Réparations spécifiques pour la traite et l’esclavage des Noirs, écrivant que « le travail de mémoire ne peut se tronquer. Pour faire œuvre utile et réparatrice, il doit être global ». C’est une théorie toute neuve, que le même personnage, en tant qu’ex président de la Licra et personnalité influente à l’UMP, n’avait pas fait valoir face aux réclamations d’autres communautés auparavant, à notre connaissance…. Cette année, pour la première fois, le Convoi pour les Réparations, qui parcourt les DOM-TOM, et passe par Paris et Gorée, sera notre réponse aux « antiracistes » qui se contentent de bonnes paroles sur les crimes qui se passent au loin, et qui laissent la diffamation s’installer dans les médias, comme lors de l’affaire du RER D par exemple, occasion saisie par Gaubert pour évoquer les « nazis de banlieue » .
Les Réparations des injustices commises supposent d’abord la diffusion et l’accroissement des connaissances précises au sujet de la traite et de l’esclavage, alors que les manuels d’enseignement scolaire amènent les jeunes générations à en ignorer l’horreur et les infamies ; cela implique que la parole soit donnée aux penseurs noirs eux-mêmes ! C’est à partir de leur horizon, celui des victimes, que les Réparations morale et culturelle doivent avoir lieu. Il faut aussi que soit mis un terme aux pratiques qui prolongent la traite et la déportation, tel le commerce des archives qui concernent le trafic négrier ; grâce aux initiatives des Antillais regroupés en association, et aux procès gagnés par le COFFAD, nous nous battons maintenant pour qu’elles soient reconnues patrimoine de l’humanité, de sorte que la mémoire des êtres humains cesse d’être sacrifiée, comme n’importe quel bien matériel, à l’écrasant monothéisme du marché qui tend à devenir la religion unifiant les sociétés occidentales.
Les Réparations impliquent l’annulation de la rançon imposée aux pays africains comme à Haïti ; il ne s’agit pas exactement d’une « dette » (des intérêts usuraires ont déjà été largement versés) : ainsi Haïti l’a « honorée » avec des sacrifices colossaux, qui ont constitué en fait une indemnisation des esclavagistes… par les ex-esclaves ! Et les trafiquants, encouragés par les Etats européens, se sont reconvertis après l’abolition dans l’exploitation des Africains chez eux. La Réparation du pillage de l’Afrique qui s’en est suivi exige donc un nouveau type d’investissement financier de nos gouvernements en Afrique, afin de permettre aux Africains la reprise en main de leur destin et de leur civilisation, sur lesquels s’est exercé un négationnisme occidental multiséculaire et profondément destructeur. Prendre au sérieux la notion de crime contre l’humanité implique les Réparations pour les dommages subis par les populations africaines, un véritable contrat de coopération égalitaire avec les pays de l’Union Africaine, ainsi que la reconnaissance du droit à la souveraineté des derniers confettis de l'empire colonial français, qui n'est toujours pas atteinte. Jamais le maître, –la République française– ne pourra être l'espace rêvé d'égalité, de liberté, de fraternité, tant que des Antillais, des Guyanais, des Mélanésiens, des Polynésiens, des Kanaks seront assujettis, ou Dom-Tomisés (nouveau nom pour désigner les colonisés). Dans cette sous-France en souffrance que sont les dernières colonies françaises, ils vivent une forme particulière d'oppression et de déculturation, les décisions les concernant étant encore toujours prises en " Métropole ".
Enfin il est à remarquer que Christiane Taubira n’a pas pu convaincre les députés de conserver, dans la description du crime contre l’humanité qu’ont constitué la traite et l’esclavage, la mention de la déportation. Pourtant, celle-ci fait partie des crimes punis selon le nouveau code pénal français . Le nazisme l’avait pratiquée sur les Européens comme les Européens l’avaient pratiquée sur les autres continents. Et tant que celle-ci restera dans le domaine des faits regrettables mais non punis comme crimes contre l’humanité, tous les mécanismes déclencheurs de la traite et de l’esclavage restent en place, même si les appellations changent. En effet, la « croissance » suppose la conquête et l’exploitation de nouveaux gisements de richesse, qu’il s’agisse de territoires physiques ou de champs technologiques nouveaux ; et pour les mettre en valeur au moindre coût, la logique du marché exige que ce soient des gens déracinés que l’on mette au travail. Nul être humain ne se laisse arracher à son sol, son entourage, ses traditions et ses rêves si ce n’est de force, par la faim, la terreur, ou des obsessions compulsives. Voilà pourquoi, selon la logique de l’esclavage de jadis, les «transferts de population », sur fond plus ou moins avoué de « nettoyages ethniques » restent d’actualité, et doivent être réprimés ; tandis que certaines régions se vident, et que l’on pousse à la désertion les élites, les industriels des pays dits « développés » remplacent ainsi leur main d’œuvre autochtone et insoumise, et promènent sans pitié selon leurs intérêts des « migrants nus » arrachés de force à leur univers éthique. C’est d’ailleurs ainsi que les sociétés spoliées et spoliatrices se retrouvent à partager les mêmes maux : la désagrégation sociale, culturelle et politique, propagée par les « délocalisations » des hommes comme des unités de production. Ces mécanismes combinant la cruauté forcenée sur certains et l’aliénation de tous ne sont acceptables que pour les trafiquants de chair humaine, qui, à partir de fonctions individuelles précises, légales ou illégales, mettent en œuvre la mondialisation ; et celle-ci traite les êtres humains au même titre que les marchandises, dont il faut garantir la « libre circulation », ce qui revient à garantir celle-ci aux renards au milieu de la basse-cour ! La mondialisation avait bien connu un essor décisif grâce au dépeçage de l'Afrique, à la déportation et à la mise en esclavage industrielle des Africains ; si l’abolition rendit leur dignité à des millions de personnes, et améliora les conditions de vie de la plupart des esclaves, elle s’inscrit aussi dans un processus de marchandisation élargie du travail ; avec la généralisation du salariat, puis l’apparition de l’idéologie de la consommation sans limite, l’esclavage moral a gagné du terrain. C’est ce qu’on décrit comme un asservissement complet dans les régimes dictatoriaux. La réaction, heureusement, grandit d’autant, et il est naturel qu’elle soit la plus vive chez ceux qui restent hantés par les entraves de fer dans la chair.
On constate que les manœuvres d’intimidation se sont multipliées, au cours de l’année 2004, autour d’un personnage : l’humoriste Dieudonné, traité par l’insulte et le mépris comme s’il représentait, très exactement, l’esprit des descendants d’esclaves. Lorsqu’il brocarde l’impunité des colons israéliens, on voit en lui un esprit excessivement subversif, menaçant l’ordre social tout entier, qui mérite les foudres de la justice et l’ostracisme. Et il y a des Franco-israéliens capables de prendre l’avion pour aller en Martinique lui régler son compte à coups de gourdin ! Lui même ne prétendait, dans ses spectacles comiques, qu’au rôle du bouffon, celui qui aide sa société à identifier ses travers et ses dysfonctionnements, et qui propose la catharsis par le rire comme première étape de la désaliénation. Mais les médias, en déformant systématiquement ses propos et en lui façonnant l’image d’un dangereux personnage, en ont fait une incarnation de la subversion à réprimer. C’est donc en toute légitimité qu’il assume le rôle de Nèg’marron, d’être humain qui refuse la condition esclave, qui est prêt à se servir de toutes les armes à sa portée pour préserver sa liberté et sa dignité. Le projet de film sur le Code Noir, pour lequel Dieudonné lance une souscription, s’inscrit dans cette dynamique. Le ministère de la Culture lui a refusé d’emblée toute aide, simplement au vu du sujet, bien avant la campagne de dénigrement qui s’est abattue sur lui : tous les Africains et descendants d’Africains connaissent le revers du proverbe fixé dans « Les animaux malades de la peste » par Jean de La Fontaine : « Selon que vous serez noir ou blanc, les jugements de Cour vous rendront puissants ou misérables » (Conclusion de l’essai intitulé Misère noire, de Léon-Gontran Damas, en 1939) … Et en 2000 déjà, deux artistes noirs membres du collectif pour l’Egalité avaient profité de la remise des Césars pour rappeler les ravages de la négrophobie dans le monde du spectacle français. Participer à l’aventure du Code Noir, et d’autres initiatives issues de la dynamique des Réparations, relève de l’acquittement d’une dette, celle que nous avons tous contractée auprès des esclaves qui se sont battus jusqu’à la mort pour leur liberté, pour la liberté de tous les esclaves, et de ceux qui, prolongeant leur esprit, se battent en ce moment pour la nôtre aussi. Le combat continue !
Devant l’ampleur de la mobilisation désormais enclenchée autour de Dieudonné, certains disent redouter un racisme anti-blanc, ce qui est une absurdité, la société française étant désormais largement métissée ; en réalité, face à la pratique si courante du « deux poids, deux mesures », nous nous battons pour réparer ce qui est cassé : la franchise dans le dialogue, qu’on nous refuse. En ce sens, Réparer, c’est restaurer la liberté de réflexion et d’expression, c’est élargir le domaine du débat public, et l’équivalence entre l’esclave muselé de jadis et l’intellectuel timoré, victime de tous les chantages, celui qui n’ose pas transmettre la pensée populaire, majoritaire, crue et saine, n’est nullement forcée. Ce niveau de reprise du flambeau des Nèg’marrons dépasse toute considération ethnique. Il ne s’agit plus seulement de l’identité antillaise, ni de négritude afro-américaine, ni du malaise des banlieues, mais de notre intoxication à tous par une espèce de « terreur-soft » qui aboutit à un panorama culturel difforme.
Le lynchage médiatique de Dieudonné a un but précis : empêcher la libre réflexion de la France d'en bas, de celle qui s'exprime par la rigolade, l'irrévérence, la dérision. Au pays de Coluche, fini de rire! La répression qui s'abat sur Dieudonné, c'est l'intimidation pour la pensée la plus généreuse, celle qui libère les autres. Quoiqu'il veuille faire dorénavant, les maîtres lanceront les chiens sur le marron, en associant lynchage médiatique et persécution judiciaire : c’est ce qui menace tous ceux qui redressent la tête ; telles sont les règles du jeu qu’on veut nous faire saisir par son cas, dans le système de la mise en esclavage spirituel de tous; c'est ce qui prouve, très exactement, comme l’a magistralement résumé Aimé Césaire, que Dieudonné « va à l’essentiel, il est l’avenir », même si certains ne voient qu'une facette ou une autre de sa recherche. En Martinique, ont vigoureusement relayé le raisonnement de Césaire tant l’écrivain Raphaël Confiant que le conseiller général Francis Carole.
Certains intellectuels ont choisi de monter au créneau pour cracher à la figure des « nègres » leur nostalgie d'un monde où les esclaves obéissaient à la cravache, et dissimulaient prudemment leurs opinions. « Dieudonné fils de le Pen ! », s’écrie l’un, sans crainte du ridicule (il a sans doute oublié que les Martiniquais empêchèrent l’avion de Le Pen d’atterrir sur leur île, il y a quelques années). Les Noirs savent rire même dans les circonstances les plus cruelles ; il savent aussi faire rire à juste titre, en montrant comment leurs ennemis se démasquent et s'énervent, exactement comme les maîtres de jadis. Les Nèg’marrons sont tous ceux qui se redressent, et ils cassent les chaînes de tous, parce qu'ils ressentent, avant bien d'autres, toutes les chaînes : les chaînes dans la chair, les chaînes en or, les chaînes invisibles qui rendent fou.
Les Nèg’marrons ont entrepris depuis bien longtemps la libération de tous, par la transmission de leurs connaissances. Il suffit bien souvent de rééditer les textes fondateurs de la suprématie blanche, soigneusement cachés, pour que la question des priorités, des alliances et des enjeux pour le présent devienne limpide. Voici les conseils de Willie Lynch -celui-là même qui a donné son nom au lynchage, à la pendaison des innocents sous les applaudissements de la foule blanche- aux esclavagistes de Virginie, en 1712 :
« Dans mon sac, j’ai une méthode qui a fait ses preuves, sur le moyen de contrôler vos esclaves noirs. Cette méthode, lorsqu’elle est utilisée correctement nous permettra de contrôler nos esclaves pendant au moins 300 ans. Ma méthode est simple, n’importe quel membre de votre famille ou contremaître peut l’utiliser. J’ai souligné un certain nombre de différences parmi les esclaves. J’utilise ces différences et je les rends plus importantes. J’utilise la peur, la méfiance et l’envie pour mieux les contrôler. Ces méthodes ont fonctionné dans ma modeste plantation des Antilles et elles fonctionneront à travers le Sud. Prenez cette simple liste de différences entre les esclaves et réfléchissez-y […] L’esclave noir, après avoir reçu l’endoctrinement qui convient, assumera sa condition, réalimentera l’esclavage et régénérera l’institution pendant des centaines d’années, peut-être des milliers.
N’oubliez pas que vous devez dresser les vieux Noirs contre les jeunes mâles noirs et les jeunes mâles noirs contre les vieux mâles noirs. Vous devez utiliser les esclaves à peau sombre contre les esclaves à peau claire et les esclaves à peau claire contre les esclaves à peau sombre. Vous devez utiliser la femelle contre le mâle et le mâle contre la femelle. Vous devez aussi vous arranger pour que vos serviteurs noirs et vos contremaîtres se méfient des Noirs, mais il est nécessaire que vos esclaves aient confiance en vous, et dépendent de vous. Ils ne doivent aimer, respecter que nous, n’avoir confiance qu’en nous.
Messieurs, ce sont les clefs pour les contrôler et les utiliser. Arrangez-vous pour que vos femmes et vos enfants les utilisent, ne manquez pas une occasion. Mon plan est garanti, et la bonne nouvelle, c’est que si ce plan est utilisé intensément pendant une année, les esclaves eux-mêmes resteront perpétuellement méfiants entre eux ».
Les Nèg’marrons sont ceux qui ne se laissent pas diviser ni berner. Ils ne se laissent commander ni par la peur, ni par l’envie, ni par la méfiance.
Nous considérons fondateurs tous les textes qui nous vont droit au cœur par ce que nous y percevons des analogies avec notre situation présente, et des solutions à nos dilemmes. L’histoire des Etats-Unis, celle des Antilles d’expression française et celle de l’Amérique hispanophone ont fait évoluer la composante noire de façon bien diversifiée. Le rigorisme nordique a alimenté la guerre ouverte et l’apartheid, aux Etats-Unis, d’où une expression très tranchée ; le maintien de la situation coloniale, en Martinique, Guadeloupe, Guyane, donne lieu à une expression noire à partir de positions de faiblesse, alors que l’indépendance chèrement acquise donne à la pensée haïtienne une liberté et une force uniques. A Cuba, les combats communs pour l’indépendance et le mélange des sangs plus répandu donnent du souffle et de l’ampleur, mais n’atténuent certainement pas la conscience des injustices. Le métissage, physique et mental, s’exprime à des degrés et à des niveaux particuliers à chaque contexte démographique. Souvent rayonnant et mystérieux, lorsqu’il est assumé, le métissage est stérile s’il ne comporte pas la dimension de l’hommage à l’Afrique, berceau des savoirs et cœur de l’humanité. Il est bon de connaître la polyphonie des voix « négristes », résolument engagées, de tout le continent américain, pour bien percevoir les lignes de force commues, et pour faire une analyse appropriée du contexte où de nouvelles agressions sont commises : avec quelques siècles de retard, l’Europe connaît un afflux de population noire dans des conditions d’impuissance comparable à ce que le continent américain a connu avec l’introduction de l’esclavage africain. Comme en Amérique et dans l’aire caribéenne, confrontés à la hideur blanche, les nouveaux Afro-européens savent joindre la profondeur spirituelle et la contribution matérielle à la construction de l’Occident : dans leurs sacrifices militaires, dans la jungle du monde du travail, dans la création artistique, littéraire, scientifique, sportive, et au niveau de la vitalité, de la démographie. Les textes ci-dessous ont été rassemblés dans l’urgence, dans des circonstances où toute la société française peut prendre conscience des lacunes, des mensonges, des infamies qu’elle a laissé s’accumuler. Ils vont de la période esclavagiste proprement dite, où la parole et la pensée noire ne parvenaient pratiquement pas à l’expression écrite dans la langue des Blancs, jusqu’à l’époque contemporaine, où elle paraît bien plus libre et foisonnante. Les textes choisis ici ont en commun leur précision comme outils dans un combat riche de multiples dimensions. Ils véhiculent aussi des idées divergentes ou éventuellement dépassées, qui se confrontent aux nôtres comme dans une conversation secrète. Les notes en bas de page doivent permettre de les situer de façon succincte. Quelques coupures ont été effectuées lorsque l’argumentation ne portait que sur des aspects ponctuels du contexte, qui auraient requis des explications détaillées, pour ne pas donner lieu à des contresens. Chaque auteur travaillait à partir d’un angle d’attaque bien particulier : depuis le vécu atroce de la non-famille esclave, par Frederick Douglass, qui s’évada et donna un formidable élan à l’abolitionnisme nord-américain, jusqu’au projet de nation du « Titan de bronze » Antonio Maceo, le général cubain mulâtre des guerres d’indépendance contre l’Espagne ; depuis l’histoire culturelle « nègre » vue par le poète et militant guyanais Léon-Gontran Damas, jusqu’à la vaste synthèse de Césaire sur le rôle unique de Toussaint Louverture et d’Haïti, première république indépendante en Amérique latine, et première nation noire, africaine, libérée de l’esclavage ; depuis la prodigieuse clairvoyance d’Anténor Firmin jusqu’à la celle de W. E. B. Dubois, prémonitoire dans sa réflexion sur le sentiment de caste qui soutient le suprématisme dévastateur de l’Occident. La pensée blanche anti-esclavagiste, qui a parfois aussi été héroïque, doit être reconnue. Un Xavier Tinc, un John Brown, ont eu une éthique conséquente, ont transmis et soutenu à leur manière les revendications noires, et en ont payé le prix. Entre les lignes, chacun des auteurs ici présentés nous initie à une méthode ; Juan René Betancourt met les points sur les i, et rejoint l’actualité brûlante. On pourrait en collecter bien d’autres. La recherche historique noire récente fait découvrir une grandeur de l’Afrique que les auteurs percevaient parfaitement, mais qu’ils n’avaient pas les moyens de faire reconnaître par la science. C’est sur l’histoire scientifique que l’Occident prétend se construire à présent: à nous de nous en servir pour rétablir la justice. Que ces échantillons de grands textes de combat généralement occultés donnent à chacun la force de se savoir héritier des Nèg’marrons de toujours, dans les circonstances actuelles où les blessures sont rouvertes. Il ne s’agit pas, comme nos ennemis voudraient pouvoir nous en accuser, de construire un suprématisme noir symétrique du racisme blanc, mais de féconder l’identité par la cohérence et la dignité, de surmonter les conformismes serviles, de donner son sens plein à la Réparation de tous les crimes contre l’humanité.
TEXTES FONDATEURS
TOUSSAINT LOUVERTURE
« Nous renouvelons le serment d’être enterrés sous les ruines d’un pays que la liberté a ressuscité, plutôt que de souffrir le retour de l’esclavage. Nous avons su affronter les dangers pour obtenir notre liberté, nous saurons affronter la mort pour la maintenir. (1797)
En me renversant, on n’a abattu à Saint-Domingue que le tronc de l’arbre de la liberté des Noirs ; il repoussera par les racines, parce qu’elles sont profondes et nombreuses ». (8 juin 1802, lorsqu’il embarqua pour la prison sur le vaisseau Le Héros).
LOUIS DELGRES
A L’UNIVERS ENTIER, LE DERNIER CRI DE L’INNOCENCE ET DU DESESPOIR
« C’est dans les plus beaux jours d’un siècle à jamais célèbre par le triomphe des Lumières et de la philosophie qu’une classe d’infortunés qu’on veut anéantir se voit obligée d’élever sa voix vers la postérité, pour lui faire connaître, lorsqu’elle aura disparu, son innocence et ses malheurs…. Il existe des hommes, malheureusement trop puissants par leur éloignement de l’autorité dont ils émanent, qui ne veulent voir d’hommes noirs ou tirant leur origine de cette couleur que dans les fers de l’esclavage. Eh bien, nous choisissons de mourir plus promptement. La résistance à l’oppression est un droit naturel. La divinité ne peut être offensée que nous défendions notre cause : elle est celle de la justice, de l’humanité». (10 mai 1802)
XAVIER TANC
DE L’ESCLAVAGE AUX COLONIES FRANÇAISES ET SPECIALEMENT A LA GUADELOUPE, 1832
La ville de la Pointe-à-Pitre a une vingtaine de mille âmes de population. Elle est nouvellement bâtie ; elle a de belles rues tirées au cordeau et garnies de larges trottoirs. Le premier objet qui me frappa fut la vue de ces pauvres nègres, exposés à un soleil ardent. Ils travaillaient demi-nus, sous la surveillance d'un homme à figure livide et sèche qui les rudoyait à chaque instant, et leur administrait de vigoureux coups de bâton.
Je longe le quai, et tout en cheminant, j'entends sortir d'un magasin des cris plaintifs accompagnés du retentissement d'un bruit sourd. Je m'avance : c'était un nègre que fustigeait un commis. Le Noir recevait les coups au travers des reins, en protestant de son innocence, et en implorant sa grâce de ce jeune homme qui frappait toujours plus fort. Je demandai à un Blanc qui était sur la porte si ce nègre avait commis quelque faute grave. Il me répondit que son coquin de nègre avait cassé un verre, que c'était un gueux qui ne faisait attention à rien, et que son commis était bien sot de se donner la peine de lui caresser ainsi les reins à coups de bâton ; que pour lui, il l'aurait fait tailler vertement par un commandeur. Une cause si futile et un châtiment si affreux me révoltèrent.
En traversant la place du marché, je vois la foule réunie en cercle. La curiosité me pousse. Une jeune femme m'apprend que c'était une mulâtresse de quinze ans, fort jolie, que sa maîtresse faisait battre. Elle est insolente, dit-elle avec vivacité, et se permet toujours des observations. Sa maîtresse est trop bonne ; elle la gâte et l'épargne ; quelques gouttes de sang vont lui faire peur. Moi je la mettrais à la raison avec un régime à ma manière : des fers, un cachot tous les soirs, et quelques coups de fouet au sang pour achever la correction.
Quel pays suis-je donc venu habiter, me dis-je à moi-même : c'est un peuple d'anthropophages. Que cette dureté me déplaît dans cette jeune femme ! Comment peut-on être si méchant avec une si jolie figure ! Quelle doit être la barbarie de ces hommes basanés, à l'air si âpre et si sec ?
Ces différentes exécutions, toutes plus révoltantes les unes que les autres, m'avaient jeté dans une grande mélancolie et causé un malaise inexprimable. Cette tyrannie d'une caste sur une autre était si opposée à nos idées d'égalité devant la loi et à notre charte des droits de l'homme, que je me sentais violemment accablé du malheur de ces enfants de la Guinée. Ce n'étaient là cependant que de faibles échantillons de leurs horribles infortunes et de la cruelle autorité des Blancs sur eux.
Le lendemain passe près de moi, dans la rue des Abîmes, un jeune nègre de seize ans au plus. Il avait les mains, ou plutôt les bras amarrés derrière le dos, par une forte corde, dont un bout était dans la main gauche d'un habitant de haute stature, au regard sombre. Cet homme avait dans sa main droite un énorme gourdin qu’il faisait vibrer et tomber avec bruit sur les épaules et sur la tête de son esclave. Jugez des cris et des pleurs de cet infortuné. Mais cet homme va assassiner ce Noir, dis-je à un Blanc qui était près de moi. Ah ! vous êtes bon de vous apitoyer sur cette canaille, me répondit-il ; sans doute vous êtes arrivant et européen. Quel crime a-t-il donc commis, lui répartis-je ? C'est un nègre, reprit-il, que son maître voulait faire fustiger, et qui est parti marron. La gendarmerie l'a arrêté et conduit à la geôle. Son maître est venu le réclamer, et a été obligé de payer quatre gourdes et cinq escalins. Mais les quatre piquets vont lui être distribués en compensation. Un collier de fer au cou, armé de hautes pointes, l'empêchera bien de repartir.
Après quelques jours de repos, je quittai la Pointe-à-Pitre pour aller à la campagne visiter des lieux si nouveaux pour moi. Je ne trouvai que des routes dégradées, des rivières sans ponts, souvent des eaux stagnantes et méphitiques, et aucune de ces commodités que les voyageurs rencontrent en France à chaque pas, soit pour les besoins soit pour les agréments du voyage. Tout accuse d'incurie et de faiblesse les administrations successives de cette colonie. Tout proclame le vice de ce despotisme général et particulier qui détruit toute émulation et toute idée de perfectionnement. Voilà les impressions qui m'attendaient dans ce nouveau monde. Elles effacèrent ces grandes et majestueuses scènes du spectacle des mers, et d'un premier voyage à travers l'Océan. J'ai vécu près de trois ans dans ce pays, où chaque jour m'apporta son tribut de forfaits dont je fus le triste et impuissant témoin.
Enfin parut sonner l'heure de la délivrance, lorsqu’ éclata, sous le soleil de juillet, cette révolution qui n'a été que celle de la France, et qui pouvait devenir celle de l'Europe et peut-être du monde. Le navire sauveur apporta sur ces rivages le vieux drapeau de la liberté. Du fond de sa case l'infortuné nègre salua cette bannière aux trois couleurs, gage de tant d'espérances. Les anciens, accourus sur la plage, montraient aux plus jeunes le drapeau régénérateur. Les pères serraient leurs enfants dans leurs bras, et les inondaient de larmes de joie, sûrs de voir bientôt briser leurs fers : les mères surtout embrassaient leurs jeunes filles qu'elles espéraient pouvoir soustraire désormais à la passion brutale de leurs maîtres.
Signe glorieux de notre affranchissement, salut ! s'écrièrent un jour quinze à vingt nègres accourus près d'un embarcadère, pour voir la bannière de la France : salut, ô bienfaisant drapeau, qui viens nous annoncer à travers les mers le triomphe de nos amis et l'heure de notre délivrance. Ces généreux fils de la liberté flétriraient-ils tes nobles couleurs en nous laissant dans un si cruel esclavage ? — J'étais à peu de distance et assis derrière une petite élévation de terrain qui m'empêchait d'être vu, sans me priver du plaisir de voir une scène aussi touchante. Déjà ému à la vue du drapeau chéri qui me rappelait de si beaux souvenirs, le haut rang de ma patrie et les triomphes de nos immortelles phalanges, ce spectacle acheva de m'agiter vivement. J'applaudissais aux sentiments de ces infortunés ; je partageais leurs voeux et croyais à leurs espérances. Ah ! me disais-je, si ma faible voix peut leur être utile, comme j'irai peindre leurs maux, et provoquer l'indignation des Français contre leurs oppresseurs !
Ces réflexions assiégeaient mon esprit, et mes yeux étaient toujours fixés sur les trois couleurs, lorsque l'air retentit tout-à-coup de cris menaçants. Je me lève et vois accourir deux habitants, suivis de plusieurs commandeurs, armés de fouets et de bâtons. Ils fondent sur ces pauvres Noirs, qu'ils frappent impitoyablement. Un de ces féroces créoles, dont j'aurai souvent à redire les forfaits, renverse un nègre, le foule aux pieds avec fureur, puis le fait lever à grands coups de bâton sur les jambes. L'autre planteur, plus flegmatique et non moins cruel, dit froidement à son commandeur de tailler rudement un nègre qu'il lui désigna. Aussitôt ce malheureux s'étend à terre. Le commandeur placé à quatre pas, fait siffler son long fouet dans les airs, et déchire le Noir sous les yeux de son maître, qui menaçait encore cet exécuteur de sa colère, lui disant qu'il épargnait le patient. Des lambeaux de chair volaient en l'air, le sang coulait, et la mèche du fouet s'enfonçait d'un pouce dans le corps de la victime.
Une jeune négresse subissait à peu de distance le même supplice : ses gémissements se mêlaient à ceux de son compagnon qui était peut-être son frère ou son amant. Un second, un troisième et un quatrième nègres furent également fustigés, et les autres reçurent d'innombrables coups de bâton et de cravache, que les Blancs leur appliquaient sans distinguer les endroits même les plus sensibles. Puis, les commandeurs les chassèrent devant eux comme un vil troupeau, et le maître le plus blême ordonna à son commandeur d'en mettre tous les soirs deux aux fers, jusqu'à nouvel ordre, et de ne pas oublier de frotter d'une sauce pimentée, bien forte, les plaies des nègres qu'on avait le plus taillés.
Un frémissement d'horreur s'empara de mon âme. J'étais suffoqué de colère ; c'était dans un supplice proportionné à ce crime que j'aurais voulu venger des attentats aussi révoltants. Tigres féroces, ils auront des vengeurs ces êtres innocents dont les douleurs font votre joie, et dont les sueurs alimentent vos coupables richesses.
Dès ce moment, je jurai de ne point borner ma compassion à des larmes stériles mais de venir élever une voix courageuse contre une tyrannie, si peu en rapport avec les lois d'un peuple libre et qui se dit protecteur des opprimés. Qui refusera de m’écouter avec bienveillance et de s'attendrir en faveur de cette classe d'infortunés, qu'une insatiable cupidité va ravir sur le sol africain, pour les transporter dans les colonies, et les y assujettir aux plus rudes travaux et à toutes les souffrances morales et physiques.
Juge de paix à la Guadeloupe pendant près de trois ans, je ne raconte que ce que j'ai vu ou appris de source certaine, en parcourant moi-même les habitations. J'arrive de cette terre de douleurs pour dire tous leurs maux à la France qui les oublie. Témoin oculaire, je viens déposer dans ce grand procès de l'humanité contre l'esclavage.
Quelle cause ! Quels intérêts ! Quel tribunal !
FREDERICK DOUGLASS
MEMOIRES D’UN ESCLAVE
Ma mère s'appelait Harriet Bailey. Elle était la fille d'Isaac et de Betsay Bailey, tous deux gens de couleur et plutôt très noirs. Ma mère avait un teint encore plus foncé que ma grand-mère ou que mon grand-père.
Mon père était un homme blanc, c'était un fait admis par tous ceux qui en parlaient. La rumeur disait que mon maître était mon père, mais j'ignore si cela est vrai et n'ai jamais été en mesure de le savoir. Ma mère et moi avons été séparés alors que je n'étais encore qu'un bébé, bien avant même que je sois conscient que c'était ma mère. Dans cette partie du Maryland d'où je me suis enfui, c'est en effet une pratique courante d'éloigner très tôt les mères de leurs enfants. Très souvent, avant même que l'enfant n'ait atteint l'âge de douze mois, on l'enlève à sa mère, que l'on envoie travailler très loin sur une autre ferme, et l'enfant est alors confié aux soins d'une vieille femme trop âgée pour travailler aux champs. Pourquoi cette séparation ? Je l'ignore, à moins que ce ne soit un moyen d'empêcher que grandisse l'affection de l'enfant pour sa mère et d'estomper et même d'anéantir l'affection de la mère pour son enfant. Telle en est en tout cas l'inévitable conséquence.
Je n'ai, la connaissant comme telle, rencontré ma mère guère plus de quatre ou cinq fois, et chacune de ces brèves rencontres a eu lieu la nuit. Ma mère travaillait pour un certain M. Stewart, qui vivait à douze miles de chez moi. Et le soir, après sa dure journée de travail, elle parcourait toute cette distance à pied pour venir me voir. Elle travaillait aux champs et la punition infligée pour ne pas s'y trouver dès le lever du jour était le fouet, à moins bien sûr que l'esclave n'ait obtenu une permission spéciale de son maître –cette permission n'est que rarement accordée et confère à qui l'accorde le titre de « bon maître ». Je ne me souviens pas avoir jamais vu ma mère à la lumière du jour : je ne la rencontrais que la nuit. Elle s'étendait alors près de moi et je m'endormais mais, lorsque je m'éveillais, elle était delà partie depuis longtemps. Il n’y eut guère de communication entre elle et moi. Bientôt, la mort mit fin au peu qu'il pouvait y avoir entre nous et, par la même occasion, à ses épreuves et à ses souffrances. Elle est morte sur l'une des fermes de mon maître, près de Lee’s Mill, alors que j'avais environ sept ans. On ne me permit pas d'être auprès d'elle durant sa maladie, ni lors de sa mort, ni à son enterrement. Elle était même décédée depuis déjà longtemps lorsque je l'appris. N'ayant jamais vraiment pu goûter à sa présence rassurante ou à ses tendres attentions, il me semble avoir reçu la nouvelle de sa mort avec la même émotion que j'aurais ressentie à celle de la mort d'un étranger.
Sa mort subite me laissait sans le moindre indice concernant l'identité de mon père. La rumeur selon laquelle mon maître était mon père pouvait être ou ne pas être vraie; mais, vraie ou fausse, cela ne changeait rien à l'odieux du fait que les propriétaires d'esclaves ont ordonné et édicté par loi que les enfants des femmes esclaves seraient eux aussi des esclaves; cela, à l'évidence, leur permettait de combler leur désir tout en leur donnant la satisfaction de rendre l'assouvissement de leurs bas instincts profitable en même temps qu'agréable. Et, par ce sordide stratagème, le propriétaire fait subir à plus d'un de ses esclaves la double relation de père et de maître.
Je connais de tels cas ; et il faut souligner que ces esclaves souffrent et doivent en supporter immanquablement plus que les autres. Ils sont tout d'abord, pour leur maîtresse, une injure permanente. Elle cherche continuellement à les prendre en faute ; ils ne peuvent faire quoi que ce soit qui lui plaise et rien ne la réjouit tant que de les voir fouettés, tout particulièrement lorsqu'elle soupçonne que son mari a, à l'endroit de son enfant mulâtre, des attentions qu'il n'a pas à l'égard des autres esclaves noirs. Le maître, pour ménager la susceptibilité de son épouse blanche, est dès lors bien souvent réduit à vendre ces esclaves; et, aussi cruel que puisse paraître le fait qu'un homme vende ses propres enfants à des marchands de chair humaine, c'est bien souvent le seul geste humain qu'il puisse alors encore poser; car, à moins de s'y résoudre, il devra non seulement fouetter lui-même ses enfants, mais encore devra-t-il rester en retrait pendant qu'un de ses fils blancs ligote son frère, dont la peau est de quelques tons plus foncée que la sienne, avant d'abattre un fouet sanglant sur son dos nu ; et si alors le maître prononce ne serait-ce qu'un seul mot de désapprobation, on l'attribuera à du favoritisme paternel, ce qui rendra la situation encore bien pire, et pour lui-même, et pour l'esclave qu'il voulait ainsi défendre et protéger.
II naît chaque année un grand nombre de tels esclaves. Et c'est sans aucun doute parce qu'il le savait qu'un célèbre homme politique du Sud a pu prédire que l'esclavagisme y prendrait fin par le seul effet des lois de la démographie. Que cette prophétie se réalise ou non, il est néanmoins évident qu'une nouvelle classe d'esclaves existe maintenant au Sud, et que l'esclavagisme y touche désormais des gens d'apparence bien différente de ceux qui, à l'origine, ont été amenés d'Afrique dans ce pays ; et si l'accroissement de leur nombre n'a aucun autre mérite, il aura au moins celui de réfuter l'argument selon lequel c'est parce que Dieu maudit Cham que l'esclavage est légitime ' : si, en vertu du Livre, seuls les descendants directs de Cham peuvent être tenus en esclavage, alors, pour la même raison, l'esclavagisme du Sud ne pourra bientôt plus être légitime; chaque année, des milliers d'esclaves y sont en effet mis au monde qui, tout comme moi, doivent la vie à des pères blancs qui sont aussi le plus souvent leurs maîtres.
ANTENOR FIRMIN
ROLE DE LA RACE NOIRE DANS L'HISTOIRE DE LA CIVILISATION
I. Éthiopie, Égypte et Haïti
Pour répondre à ceux qui refusent à la race éthiopique toute part active dans le développement historique de notre espèce, ne suffitil pas de citer l'existence des anciens Égyptiens ? On a pu soutenir la thèse curieuse de l'infériorité radicale des peuples noirs, tout le temps qu'une science de faux aloi et d'une complaisance coupable a maintenu l'opinion que les Rétous étaient de race blanche ; mais aujourd'hui que la critique historique, parvenue à son plus haut degré d'élaboration, met tous les esprits perspicaces et sincères à même de rétablir la vérité sur ce point d'une importance capitale, estil possible de fermer les yeux à la lumière et de continuer la propagation de la même doctrine ? Rien ne serait plus malaisé pour les partisans de la théorie de l'inégalité des races humaines. En effet, les anciens riverains du Nil ayant été reconnus de race noire, comme je me suis évertué pour l'établir, avec surabondance de preuves, voyons ce que l'humanité doit à cette race.
Une longue énumération n'est aucunement nécessaire. Pour ce qui a trait aux conquêtes matérielles réalisées sur notre globe, nul de ceux qui ont étudié l'archéologie et les antiquités égyptiennes n'ignore la grande part d'initiative que ce peuple industrieux a eue dans tous les genres de travaux. Les différentes sortes de fabrications manuelles dont la connaissance a été de la plus grande utilité pour le développement des sociétés humaines ont été généralement inventées en Égypte ou en Éthiopie. L'on y découvre les traces de tous les métiers, de toutes les professions. Jamais le génie des constructions n'a été porté plus loin ; jamais avec des moyens aussi élémentaires on n'a tiré des effets aussi magnifiques dans le domaine de l'art. Les monuments de l'Égypte semblent braver le temps pour immortaliser le souvenir de ces populations noires vraiment remarquables par leurs conceptions artistiques. Là, l'imagination, planant dans un océan de lumière, a enfanté tout ce qu'on a vu de plus splendide, de plus grandiose dans le monde. Il est bien établi qu'aucune école sculpturale ou architectonique n'égalera jamais la hardiesse de l'ancien canon égyptien, dont les proportions gigantesques et la netteté des lignes défient toute imitation. Sous le ciel clair de l’Attique, on rencontrera sans doute des formes délicates et pures où le fini de l'exécution excite dans l'âme une douce impression de sérénité mais ce n'est plus cette grandeur majestueuse qui vous écrase l'esprit, tout en vous inspirant un sentiment d'invincible fierté, à la contemplation de ces masses colossales que la volonté humaine a su plier à ses caprices !
Pour ce qui s'agit du développement intellectuel de l'humanité, il n'existe de doute dans l'esprit de personne làdessus : nous devons à l'Égypte tous les rudiments qui ont concouru à l'édification de la science moderne. La seule chose que l'on pourrait croire étrangère à la civilisation égyptienne, c'est l'évolution morale que les peuples occidentaux ont commencée avec la philosophie grecque et ont continuée jusqu’à nos jours, avec des crises plus ou moins longues, plus ou moins perturbatrices. Mais mieux on découvre le sens le ces vieux manuscrits couverts d'hiéroglyphes, conservés par la solidité du papyrus égyptien ou burinés sur les stèles et les basreliefs antiques, plus on se convainc du haut développement moral auquel étaient parvenues les populations nilotiques de l'époque des Pharaons. C'est toujours cette même morale douce, humaine, très sobre de métaphysique et d'idées surnaturelles, indépendante de toute superstition religieuse, que l'on retrouve à l'état rudimentaire chez toutes les peuplades noires de l’Afrique soudanienne, jusqu'à l'invasion du grand courant islamique dont le fanatisme est un caractère essentiel, permanent.
Les Grecs qui ont été les éducateurs de toute l'Europe, par l'intermédiaire de l'influence romaine, ont dû prendre de l'Égypte les principes les plus pratiques de leur philosophie, comme ils en ont pris toutes les sciences qu'ils ont cultivées et augmentées, plus tard, avec une intelligence merveilleuse. Cela peutil même être mis en question, lorsqu'on sait que tous leurs grands philosophes, les principaux chefs d'école, ceux qu'on pourrait nommer les maîtres de la pensée hellénique, ont, depuis Thalès jusqu'à Platon, plongé continuellement leurs coupes aux sources égyptiennes, ayant tous voyagé dans la patrie de Sésostris avant de commencer la propagation de leur doctrine ? Je n'insisterai pas sur l'influence du bouddhisme ou de la manifestation de la pensée des Noirs indiens sur l'esprit philosophique de tout l'Orient. Non seulement la thèse historique soutenue sur l'importance des Noirs dans 1e monde hindou ne comporte pas autant de clarté que celle de l'origine des anciens Égyptiens, mais encore le courant de civilisation qui sort de l'Orient n'a jamais influé d'une manière directe sur le développement des races occidentales. Quoi qu'on en ait prétendu, avec le mythe aryen, à l'époque où l'Europe en montrait un si grand engouement, aucun savant ne peut insister sur une telle influence. Il suffirait de se rappeler le peu de succès que le doctrines de la gnose ont eu parmi les Occidentaux dans les premiers siècles du christianisme.
Mais en dehors de l'antique race éthiopicoégyptienne, ne peuton point présenter une nation noire, grande ou petite, ayant par ses actions influé directement sur l'évolution sociale des peuples civilisés de l'Europe et de l'Amérique ?
Sans vouloir céder à aucune inspiration de patriotisme excessif, il faut que je revienne, encore une fois, sur la race noire d’Haïti. Il est intéressant de constater combien ce petit peuple, composé de fils d’Africains, a influé sur l'histoire générale du monde, depuis son indépendance. A peine une dizaine d'années après 1804, Haïti eut à jouer un rôle des plus remarquables dans l'histoire moderne. Peutêtre des esprits d'une philosophie insuffisante ne sentiront pas toute l'importance de son action. Ceuxlà s'arrêtent à la surface des choses et ne poursuivent jamais l'étude des faits, au point de saisir leur enchaînement et de voir où ils aboutissent. Mais quel penseur ne sait comment les petites causes, ou celles qui semblent telles, amènent de grands effets, dans la succession des événements politiques et internationaux, où se déroule la destinée des nations et des institutions qui les régissent! Une parole éloquente, une action généreuse et noble, n'ontelles pas souvent plus d'importance sur l'existence des peuples que la perte ou le gain des plus grandes batailles ? C'est à ce point de vue moral qu'il faut se placer pour juger de la haute influence qu'a exercée la conduite du peuple haïtien dans les événements que nous allons considérer.
L'illustre Bolívar, libérateur et fondateur de cinq républiques de l’Amérique du Sud, avait failli dans la grande oeuvre entreprise en 1811, à la suite de Miranda, dans le dessein de secouer la domination de l'Espagne et de rendre indépendantes d'immenses contrées dont s'enorgueillissait la couronne du roi catholique. Il se rendit, dénué de toutes ressources, à la Jamaïque où il implora en vain le secours de l’Angleterre, représentée par le gouverneur de l'île. Désespéré, à bout de moyens, il résolut de se diriger en Haïti et de faire appel à la générosité de la République noire, afin d'en tirer les secours nécessaires pour reprendre l’œuvre de libération qu'il avait tentée avec une vigueur remarquable, mais qui avait finalement périclité entre ses mains. Jamais l'heure n'avait été plus solennelle pour un homme, et cet homme représentait la destinée de toute l’Amérique du Sud ! Pouvaitil s'attendre à un succès ? Lorsque l’Anglais, qui avait tous les intérêts à voir ruiner la puissance coloniale de l'Espagne, s'était montré indifférent, pouvaitil compter qu'une nation naissante, faible, au territoire microscopique, veillant encore avec inquiétude sur son indépendance insuffisamment reconnue, se risquerait, dans une aventure aussi périlleuse que celle qu’il allait tenter ? Il vint peutêtre avec le doute dans l'esprit; mais Pétion qui gouvernait la partie occidentale d’Haïti, l'accueillit avec une parfaite bienveillance.
En prenant des précautions qu'un sentiment de légitime prudence devait dicter, à ce moment délicat de notre existence nationale, le gouvernement de PortauPrince mit à la disposition du héros de Boyacá et de Carabobo tous les éléments dont il avait besoin. Et Bolívar manquait de tout ! Hommes, armes et argent lui furent généreusement donnés. Pétion ne voulant pas agir ostensiblement, de crainte de se compromettre avec le gouvernement espagnol, il fut convenu que les hommes s'embarqueraient furtivement, comme des volontaires, et qu’il ne serait jamais fait mention d'Haïti dans aucun acte officiel du Venezuela.
Bolívar partit, muni de ces ressources, confiant dans son génie et son grand courage. Les aspirations générales de ses compatriotes conspiraient en faveur de son entreprise; car on n'attendait pour se manifester efficacement qu'un coup hardi, un acte d'audacieuse résolution. Il opéra donc héroïquement son débarquement sur les côtes fermes de Venezuela. Après avoir battu le général Morillo qui voulut lui barrer le passage, il marcha, de triomphe en triomphe, jusqu'à la complète expulsion des troupes espagnoles et à la proclamation définitive de l’indépendance vénézuélienne qui fut solennellement célébrée à Caracas.
Mais là ne s'arrêta pas l'action de l'illustre Vénézuélien. Il continua la campagne avec une vigueur et une activité infatigables. Par la célèbre victoire de Boyacá, il conquit l'indépendance de la NouvelleGrenade et la réunit au Venezuela pour former la république de Colombie, digne hommage rendu à la mémoire de l'immortel Colomb. Incapable de se reposer dans la contemplation de ses succès, il ne perdit pas haleine avant que son entreprise fût menée à terme. Il donna la main aux habitants du HautPérou qui, à l'aide des Colombiens commandés par le général Sucre, défirent les Espagnols dans une bataille décisive livrée aux environs d’Ayacucho, et fit proclamer la république de Bolivie. Par la victoire de Junín qu'il remporta sur les armées espagnoles, l'indépendance du Pérou fut complètement raffermie et la puissance coloniale le l'Espagne à jamais ruinée !…
L'influence de tous ces faits sur le régime politique de la Péninsule [ibérique] est incontestable. Après avoir déployé une énergie indomptable pour repousser l’avènement d'un prince français au trône des rois d’Espagne et combattre les prétentions de souveraineté que Napoléon Ier affichait sur l'Europe entière, en remplaçant toutes les anciennes dynasties par les membres de sa famille, les Cortès montrèrent que le peuple espagnol, tout en résistant à la violence, n'avait pas moins compris la grandeur des idées qui avaient surgi avec la Révolution de 1789. La constitution qu'ils élaborèrent, en 1812, en est la preuve évidente. Mais advint le retour des Bourbons. Le colosse impérial, étant renversé par la coalition de l'Europe monarchique et disparu de la scène, Ferdinand VII voulut monter sur le trône de ses pères, tel qu'il devait lui échoir par droit de naissance, sans aucun amoindrissement des prérogatives royales. Comme les Bourbons de France, ceux d’Espagne ne comptaient pour rien le temps écoulé entre leurs prédécesseurs et la restauration monarchique. Ils n'avaient rien appris ni rien oublié !
Sans le bouleversement des colonies de l'Amérique du Sud qui s'émancipèrent les unes après les autres du joug de l'Espagne, la monarchie pourrait être assez puissante pour étouffer toutes les protestations de la liberté ; mais affaiblie par les efforts qu'elle dut faire pour éviter la désagrégation de l'empire qui s'en allait en lambeaux, elle ne put rien contre l'opposition, de plus en plus hardie et exigeante. L'appui qu'elle réclama de la France, pour le rétablissement de ses prérogatives, en 1823, n'eut qu'un résultat extérieur et temporaire. Ce résultat forcé devait tourner plus tard contre le principe même qu’on voulait sauver, en ruinant complètement le peu de popularité dont jouissait en France le drapeau légitimiste !
Qu'on suive avec quelque attention toutes ces péripéties de l'histoire européenne, à l'époque où ces divers événements se déroulaient; on sera étonné d'y voir à quel degré tous ces faits s'enchaînent. Les contrecoups des actions héroïques que Bolívar accomplissait, dans les gorges ombreuses ou sur les plateaux enflammés des Cordillères, ricochaient sur les institutions séculaires de l'Europe; ils secondaient le courant des idées révolutionnaires qui, comme une avalanche, ébranlaient de plus en plus les rouages usés de l'ancien régime. Par toute l’Amérique, c'est le nom de la République qui prédominait. On dirait que le Nouveau Monde sentait la sève de l'avenir bouillonner dans les idées de liberté et d'égalité ! Ne sontelles pas, en effet, indispensables au développement des jeunes générations ? En lisant les Mémoires du prince de Metternich, on voit que sa perspicacité d'homme d’État ne s'était pas complètement méprise sur l'importance de ces crises que subissait toute l’Amérique du Sud, adoptant l'idéal du pavillon étoilé ; mais par son bon sens et sa grande pénétration, il sentait qu'il n'y avait rien à faire de ce côté. Le câble était coupé !
Sans doute, il y a une époque précise où les grands événements politiques se réalisent fatalement, qu'on s'y oppose ou non. L'esprit humain, ayant progressé, accomplit souvent un travail interne qui remue les nations, les agite et les pousse à des commotions inéluctables, d'où sort une ère nouvelle avec des institutions plus conformes au mode d'évolution réclamé par les temps. Mais ces événements ont leurs facteurs, comme toutes les forces produites ou à produire. Pour en considérer la nature, il ne faut rien négliger. Eh bien, qu'on prenne en considération l'influence que Bolívar a exercée directement sur l'histoire d'une partie considérable du Nouveau Monde et indirectement sur le mouvement de la politique européenne, estil possible de ne pas admettre en même temps que l'action de la République haïtienne a moralement et matériellement déterminé toute une série de faits remarquables, en favorisant l'entreprise que devait réaliser le génie du grand Vénézuélien ?
A part cet exemple, qui est un des plus beaux titres de la république noire à l'estime et à l'admiration du monde entier, on peut affirmer que la proclamation de l'Indépendance d'Haïti a positivement influé sur le sort de toute la race éthiopienne, vivant hors de l’Afrique. Du même coup, elle a changé le régime économique et moral de toutes les puissances européennes possédant des colonies ; sa réalisation a aussi pesé sur l'économie intérieure de toutes les nations américaines entretenant le système de l'esclavage.
Dès la fin du XVIIIème siècle, un mouvement favorable à l'abolition de la traite s'était manifesté. Wilberforce en Angleterre et l'abbé Grégoire en France furent les modèles de ces philanthropes qui se laissèrent inspirer par un sentiment supérieur de justice et d'humanité, en présence des horreurs dont le commerce des négriers donnait l'exemple. Raynal avait prédit dans un langage prophétique la fin de ce régime barbare. Il avait prévu l'avènement l'un Noir de génie qui détruirait l'édifice colonial et délivrerait sa race de l'opprobre et de l'avilissement où elle était plongée. Mais ce n'était que d'éloquentes paroles qui, répandues aux quatre coins de la terre, jetaient l'émotion dans les âmes élevées, sans parvenir à convaincre ceux dont l'incrédulité égalait l'injustice, le dédain et l'avidité. Quand on eut vu les Noirs de SaintDomingue, livrés à leurs propres ressources, réaliser ces prophéties que personne n’avait voulu prendre au sérieux, on se mit à réfléchir. Ceux dont la foi ne demandait que des faits pour se raffermir et prendre la force l'une conviction, persévérèrent dans leurs principes ; ceux en qui la rapacité et l'orgueil étouffaient toute clairvoyance et toute équité furent ébranlés dans leur folle sécurité. L'inquiétude ou l'espérance agitait les uns ou fortifiait les autres, selon leurs inclinations.
La conduite des Noirs haïtiens apportait, en effet, le plus complet démenti à la théorie qui faisait du Nigritien un être incapable de toute action grande et noble, incapable surtout de résister aux hommes de la race blanche. Les plus beaux faits d'armes enregistrés dans les fastes de la guerre de l'Indépendance avaient prouvé le courage et l'énergie de nos pères: cependant les incrédules doutaient encore. Ils se disaient que l'homme de race éthiopienne, enhardi par le premier coup de feu, avait bien pu se battre et prendre un plaisir acoquinant à culbuter les Européens de l'île, tel que des enfants qui s'exercent à un jeu nouveau et, par cela même, infiniment attrayant. Qui pouvait mettre en doute que, la guerre une fois finie, les anciens esclaves, abandonnés à euxmêmes, ne fussent effrayés de leur audace et ne fussent venus offrir leurs mains aux menottes de leurs anciens contremaîtres ? Ces êtres inférieurs pouvaientils maintenir durant deux mois un ordre de choses où le Blanc n'eût aucune action, aucune autorité ? Non, il n'y eut personne qui ne se moquât de l'idée de Dessalines et de ses compagnons, voulant créer une patrie et se gouverner indépendamment de tout contrôle étranger. Qu'on ne pense pas qu'il s'agisse ici de simples suppositions ! Ce sont là des pensées qui ont été imprimées dans des mémoires savants ; elles ont été généralement partagées, en Europe, dans les premiers temps de l'indépendance d'Haïti. Aussi les hommes d'Etat français, confiants dans ces absurdes théories qui ne prennent leur source que dans la croyance à l'inégalité des races humaines, ne désespéraientils pas de ressaisir l'ancienne colonie dont les revenus étaient une si claire ressource pour la France. En 1814, sous le gouvernement provisoire de Louis XVIII, des démarches furent positivement faites, tant auprès de Christophe, dans le Nord, qu'auprès de Pétion, dans l'ouest, pour leur proposer de remettre l'île sous la domination française. Il leur fut offert la garantie d'une haute situation pécuniaire et le plus haut grade militaire qu'on pouvait avoir dans l'armée du roi. Ces propositions furent repoussées avec une indignation d'autant plus respectable et imposante que la contenance des deux chefs fut aussi calme que digne et ferme. Les démarches furent dirigées sous l'inspiration et d'après les conseils de Malouet. Ces faits ne sontils pas de nature à augmenter considérablement les droits de la petite république au respect universel ?
Oui, dans ces temps difficiles, Haïti avait fait preuve d'un tel bon sens, d'une telle intelligence dans ses actes politiques, que tous les hommes de cœur, émerveillés d'un si bel exemple, ne purent s'empêcher de revenir sur les sottes préventions qu'on avait toujours nourries contre les aptitudes morales et intellectuelles des Noirs. « Dans une seule Antille encore, dit Bory de SaintVincent, faisant allusion à Haïti, on voit de ces hommes réputés inférieurs par l'intellect, donner plus de preuves de raison qu'il n'en existe dans toute la péninsule Ibérique et l'Italie ensemble ».
L'expérience la meilleure, l'observation la plus précise était donc faite d'une manière irréfutable. Les hommes d’État les plus intelligents, réunis aux philanthropes européens, comprirent que l'esclavage des Noirs était à jamais condamné ; car l'excuse spécieuse qu'on lui avait longtemps trouvée, en décrétant l'incapacité native de l'homme éthiopique à se conduire comme personne libre, recevait par l'existence de la république noire la plus accablante protestation. Macaulay, en Angleterre, et le duc de Broglie, en France, se mirent à la tête d'une nouvelle ligue d'antiesclavagistes. En 1831 un homme de couleur, libre, occupant une position sociale à la Jamaïque, Richard Hill, fut chargé de visiter Haïti et de faire un rapport sur ses impressions. Par lui, les progrès rapides réalisés par les fils des Afticains furent constatés avec bonheur, quoique avec impartialité. Déjà quelques années auparavant, au dire de Malo, John Owen, ministre protestant, qui y passa vers 1820, avait su remarquer le développement subit de la société et de l'administration. Les faits portèrent leurs fruits. En 1833, l’Angleterre résolut d'abolir l'esclavage dans toutes ses colonies ; en 1848, sous l'impulsion du vaillant et généreux Schoelcher, le Gouvernement provisoire décréta la même mesure qui fut inscrite dans la constitution même de la France.
Par les citations que nous avons déjà faites du discours de Wendell Phillips, on peut se convaincre facilement de quelle importance a été l'exemple d'Haïti en faveur de la cause de l'abolition de l'esclavage aux États-Unis d’Amérique. Cette vaste contrée est destinée, malgré toutes les apparences contraires, à porter le dernier coup à la théorie de l'inégalité des races. Dès maintenant, en effet, les Noirs de la grande République fédérale ne commencent ils pas à jouer le rôle le plus accentué dans la politique des divers États de l'Union américaine ? N'estil pas fort possible, avant cent ans, de voir un homme d’origine éthiopique appelé à présider le gouvernement de Washington et conduire les affaires du pays le plus progressiste de la terre, pays qui doit infailliblement en devenir le plus riche, le plus puissant, par le développement du travail agricole et industriel ? Certes, ce ne sont point ici de ces conceptions qui restent éternellement à l’état d’utopie. On n’a qu’à étudier l’importance chaque jour grandissante des Noirs dans les affaires américaines pour que tous les doutes disparaissent. Encore faut-il se rappeler que l’abolition de l’esclavage ne date que de vingt ans aux ÉtatsUnis !
Sans pouvoir être accusé d'aucune exagération dans la soutenance de ma thèse, je puis donc certifier, en dépit de toutes les assertions contradictoires, que la race noire possède une histoire aussi positive, aussi importante que celle de toutes les autres races. Arriérée et longtemps contestée par la légende mensongère qui faisait des anciens Égyptiens un peuple de race blanche, cette histoire reparaît de nouveau, avec le commencement de ce siècle. Elle est pleine de faits et d'enseignements ; elle est absolument intéressante à étudier à travers les résultats significatifs qu'elle signale dans chacune de ses pages.
II. Le cœur de l’Afrique
On remarquera sans doute que dans tout le cours de ma démonstration, j'ai fait le moins d'usage possible des notions que l'on a des peuples de l'Afrique centrale et qui atténuent considérablement les préjugés qu'on s'est toujours plu à entretenir sur la prétendue sauvagerie absolue des Africains. En agissant ainsi j'ai obéi à un scrupule imposé par la science que je vénère au-dessus de tout. J'ai voulu me renfermer sur des terrains généralement connus et où des discussions sérieuses peuvent être établies avec tous les moyens de contrôle imaginables. Encore bien que les influences du climat d’Afrique paralysent certainement l'essor de l'homme noir qui aspire à la civilisation, on peut bien le voir accomplissant dans ces conditions mêmes une somme d'évolution hautement appréciable. Pour en bien juger, on n'a qu'à tenir compte et des lieux et des éléments qui lui sont disponibles.
Malgré les ardeurs du soleil tropical qui les accable et les consume de ses rayons enflammés, les habitants de l’Afrique équatoriale sont loin de mener généralement cette vie purement animale que l'on imagine trop souvent dans l'Europe moderne. Leur activité mal dirigée n'a encore rien produit qui leur > fasse un titre à la gloire ou à l'admiration des peuples civilisés, si difficiles à étonner; mais ne suffitil pas qu'ils en fassent preuve pour qu'on ait droit d'espérer en leur avenir ? « Des hauteurs de la culture moderne, dit Hartmann, on se figure que la vie de l'indolent Niger coule stérile et uniforme, comme une rivière fangeuse à travers un lit bourbeux. Dans ces régions de haute civilisation où cependant la demiscience et même l'ignorance trouvent encore place, on ne peut se faire une idée de la vie singulière et restreinte, il est vrai, mais pleine d'activité politique, religieuse et sociale des habitants du Soudan. Il faudrait que les psychologues vinssent voir. »
Il y a donc beaucoup à rabattre de toutes ces expositions demi savantes où l'on parle des Nigritiens comme des gens qui ne font signe que de la vie matérielle et végétative de la brute. En effet, à mesure que les voyageurs éclairés et consciencieux se dirigent en plus grand nombre dans cette Afrique mystérieuse, qui reste encore pour nous comme le sphinx colossal de l'antique Egypte, on revient insensiblement sur les erreurs longtemps accréditées dont l'influence a été de maintenir si longtemps les théories ineptes que je combats ici. Non seulement les Nigritiens pensent et agissent comme tous les autres hommes, selon le degré d'instruction et d'éducation de chacun, mais il est évident que leur existence ne s'écoule point dans un dénuement complet du confort indispensable à la vie européenne. « Les villes habitées par les Nègres, dit M. Louis Figuier, ressemblent quelquefois à s’y méprendre à des villes européennes. Il n'y a qu'une différence de degrés dans leur civilisation et leur industrie comparées à celles de l'Europe. Non seulement les villes proprement dites sont très espacées dans l'intérieur de l'Afrique ; mais les voyageurs en signalent tous les jours de nouvelles, et l'avenir nous révèlera peutêtre sur la civilisation de l’Afrique centrale des particularités que nous soupçonnons à peine. »
Ces paroles cadrent mal sans doute avec l'opinion que nous avons vu M. Louis Figuier exprimer sur l'infériorité radicale de la race noire. N'estce pas la preuve irrécusable que les savants qui prêtent encore leur autorité à la théorie de l'inégalité des races ne le font avec aucune conviction raisonnée ?
N'y atil pas dans ces contradictions flagrantes, entre les faits et la conclusion qu'on en tire, le signe indéniable d'une convention ou d'un préjugé invétéré qui empêche les ethnographes et les anthropologistes de proclamer la vérité, telle qu'elle paraît à leurs yeux ? Rien de plus évident. Ceux qui répètent que les Nègres sont inférieurs à toutes les autres races humaines savent péremptoirement qu'il y a foule de nations mongoliques et même blanches cent fois plus arriérées que la plupart des peuples de l’Afrique centrale; mais pour comparer les races, ils mettront continuellement les plus sauvages d'entre les Africains en parallèle avec les plus cultivés des Européens. Ils ne jugeront que sur ces bases artificielles et fausses ! Cela n'atil pas l'air d'un mot d'ordre que l'on se passe à l'oreille l'un de l'autre et qui se propage à la ronde, sans qu'on en cherche le sens ou qu'on en interroge la nature ?
Mais la lumière se fait; il faut qu'elle se fasse. L'avenir dira combien inutiles ont été tous ces subterfuges destinés à cacher la réalité. D'ores et déjà les faits se sont manifestés avec un tel caractère d'évidence, que l'on ne saurait isoler l'élément nigritique de l'histoire contemporaine. Déjà son action, favorable ou nuisible, pèse ostensiblement dans la balance politique de l’Europe même.
Il importe donc de patienter et d'étudier mieux qu'on ne l'a fait cette importante question de l'évolution des races humaines. N'aton pas été surpris, en pénétrant au fond du continent noir, de trouver une foule de choses que l'on croyait le produit exclusif de la civilisation européenne ? Ne saiton pas aujourd'hui que les industries les plus délicates, telles que la fabrication des tissus et le travail des métaux où brillent tous les raffinements du luxe, y sont exercées avec un goût et un talent supérieurs, malgré les moyens élémentaires dont on fait usage ? C'est bien là le génie africain, si distingué dans l'Égypte ancienne, qui avec de grossiers outils façonne les plus belles œuvres !
La plupart des langues africaines, telles que le haoussa et le kanouri, deviennent de plus en plus souples, gracieuses et grammaticales à la fois ; elles pourront bientôt produire des oeuvres littéraires destinées à porter le dernier coup à d'anciens préjugés. En attendant, l'arabe est cultivé avec un grand et admirable succès par la meilleure partie de ces peuples que l'on appelle encore sauvages, en leur inventant un faciès de fantaisie, le plus repoussant qu'on ait pu imaginer.
Je fermerai ce chapitre, en citant la conclusion d'une étude sur la civilisation des peuples nigritiques, faite par M. Guillien et communiquée au Congrès international des sciences ethnographiques tenu à Paris en 1878. Après avoir analysé tout ce qui a été rapporté par les voyageurs les plus compétents, tels que Caillé, Moore, Barthe, Raffenel, etc., sur les villes, les routes publiques, les industries et le commerce de l’Afrique, il conclut ainsi:
« Ces renseignements sont très incomplets, quelquesuns mêmes ne sont pas prouvés ; mais ils montrent suffisamment que ce qui manque aux Nègres, ce n'est ni l'intelligence, ni l'activité, mais plutôt la culture et la civilisation. N'en doutons pas, le jour n'est pas éloigné où cette maxime des ethnographes: Corpore diversi sed mentis lumine fratres, se trouvera justifiée et où les hommes à peau noire pourront marcher de pair avec ceux à peau blanche »
J'éprouve une exultation bien compréhensible à lire de telles pensées. Je voudrais citer tout au long l'étude à laquelle elles servent de conclusion ; mais je suis heureux surtout de rencontrer dans les idées de M. Guilhen une vérité morale que les inégalitaires, [se disant pourtant] monogénistes et religieux, ont constamment négligée : c'est qu'on ne peut proclamer la fraternité universelle des hommes sans proclamer en même temps leur égalité.
Oui, les hommes peuvent différer par leur physionomie ou leur couleur; mais ils sont tous frères, c'estàdire égaux par l'intelligence et la pensée. Il a fallu une longue perversion de l'esprit, des influences bien puissantes sur le cerveau de l'homme blanc, pour le porter à méconnaître cette vérité tellement naturelle que pour en opérer la conception la science est même inutile. Ces influences ontelles toujours existé ? Celles que nous avons déjà étudiées ont-elles été les seules à inculquer chez les peuples de race blanche le préjugé de l'inégalité des races ? Autant de questions qui méritent d'être complètement éclaircies. C'est en montrant par quelle voie factice, par quelle suite de fausses croyances ce préjugé s'est infiltré dans les intelligences, que nous aurons la chance de le mieux extirper des esprits qui en sont encore imbus. C'est par ce moyen que nous parviendrons surtout à rabaisser les prétentions d'une science incomplète, mal faite, et qui continue, inconsciemment, à accréditer les plus pénibles erreurs par des affirmations aussi louches que perverses !
Conclusion
Après avoir passé en revue tous les arguments que l'on pourrait mettre en avant pour soutenir la doctrine de l'inégalité des races humaines, il semble qu'aucun ne résiste au plus simple examen. […]
La race noire aura-t-elle un jour à jouer un rôle supérieur dans l'histoire du monde, en reprenant le flambeau qu'elle a tenu sur les bords du Nil et dont toute l'humanité s'est éclairée dans les premiers vagissements de la civilisation ? Je crois avoir prouvé que rien ne lui manque pour y parvenir. Tout indique, en effet, qu'il lui est réservé d'accomplir une nouvelle transformation d'où sortira le plus beau rayonnement du génie humain. A ses premiers pas dans la carrière de la civilisation et de la liberté, elle a donné l'exemple d'une telle précocité dans le développement de toutes les sortes d'aptitudes, que l'on a droit d'espérer en elle et d'affirmer les hautes destinées qu'elle est appelée à réaliser. […]
Sans doute, cette race nigritique qui a souffert mille martyres, qui a été huée, conspuée, méprisée par les uns ; brutalisée, systématiquement exterminée par les autres, pourrait laisser germer en son sein je ne sais quelle foudroyante colère, avec le rêve d'en écraser un jour ses contempteurs ou ses anciens oppresseurs. Mais la générosité l'emportera. Plus on a souffert, mieux on est préparé pour comprendre et pratiquer la justice. Et, vraiment, on ne sait combien magnifique paraîtra aux yeux du philosophe et du penseur cette famille d'hommes sortis de la plus profonde misère intellectuelle et morale, ayant grandi sous l'influence dépressive de tous les préjugés coalisés ; mais engendrant en ces cas mêmes une fleur de vertu faite de courage viril et d'ineffable bonté, deux qualités qui tendent à la fois à promouvoir et à tempérer la justice !
Le courage ! il n'y a plus personne qui le conteste aux Noirs. Trop d'exemples sanglants ont émergé de l'histoire pour en convaincre les plus incrédules. Pourtant il faut que ce courage n'aille jamais jusqu'à la violence et ne dégénère point en brutalité. Ce que les détracteurs de la race nigritique leur refusent, ce n'est pas l'égalité matérielle. Au contraire, qu'on lise tous les ouvrages où la thèse de l'inégalité des races est soutenue avec une inconséquence étonnante mais unie à une rare ténacité, on verra toujours poindre l'intention de faire beaucoup plus belle la part qui échoit à la race noire, quant à la force brutale. Lors donc que, pour affirmer leur égalité ethnique et sociale, les fils de l'Afrique renoncent à d'autres procédés plus dignes et se complaisent, sans nécessité, à ravager, à brûler ou à tuer, ils ne font que prêter le flanc à une théorie fausse, mais dont l'influence malsaine fait exagérer à dessein chacune de leurs fautes. Pour réaliser l'égalité qui est un droit naturel et imprescriptible, puisque la science démontre qu'aucune race d'hommes ne possède des aptitudes supérieures à celles des autres, il faut à la race noire diriger sans cesse ses aspirations vers la conquête des forces morales et intellectuelles, les seules qui égalisent tous les hommes. Il faut qu'elle grandisse en intelligence et se moralise chaque jour davantage. Lumière et justice ! Voilà, pour elle, les deux conditions du triomphe, car ce sont des armes infaillibles dans les luttes sociales, comme dans les luttes internationales.
La lumière aidera l'Éthiopien à lire dans le passé ; une sage philosophie lui indiquera la part qu'on doit faire aux faits, aux suggestions passées et présentes, toutes les fois qu'il faut établir un jugement et adopter une règle de conduite. Au lieu de grandir avec la haine au cœur, il répandra à profusion ce trésor d'inépuisable affection, qui lui est si particulièrement départi par la nature que ceux qui ne connaissent pas les qualités riches et variées de son tempérament, pensent qu'il reste femme dans le déploiement même de toutes les aptitudes de la masculinité. En face des autres races, quand il voudra se remémorer les jours d'humiliation où, abusant de la force, on le courbait sous le joug de l'esclavage, tirant de ses sueurs l'or destiné à payer la luxure du colon transformé en Sybarite, il tâchera de remonter plus haut, jusqu'aux époques protohistoriques. Toutes les périodes du passé se déroulant devant sa pensée, il se rappellera alors qu'il fut un temps où les sauvages Tamahou, et les humbles Amoù, Fils de Sheth et de Japheth, étaient également courbés sous la férule de ses ancêtres noirs. Durement on les menait aussi. Les monuments gigantesques qui font la gloire immortelle de L'Egypte ancienne ont été cimentés par la sueur des Blancs d'Orient et d'Occident . L'humanité est une dans le temps comme dans l'espace : les injustices des siècles passés compensent donc celles des siècles présents.
Il arrive, cependant, une phase de l'évolution historique des peuples, où las de représailles, les hommes longtemps en lutte sentent le besoin d'une conciliation régénératrice, mieux adaptée à leurs intérêts matériels et moraux. Sans céder à aucune inspiration d'utopiste ou d'illuminé, je crois que toutes les nations et toutes les races marchent, sous une impulsion irrésistible, vers cet état statique. Depuis que la Révolution française, brisant avec les vieilles traditions, a rendu l'homme plus grand et plus digne à ses propres yeux qu'il ne l'avait jamais rêvé, une superbe éclosion d'esprit s'est produite partout. La noble France, en inscrivant le principe de l'égalité dans les tablettes immortelles où sont gravés les droits de l'homme, avait donné le branle. Sa voix a traversé les monts et les mers ; elle a été entendue sur la surface du monde entier. Cette voix sera écoutée à toujours. Quand bien même toutes les légions de l'esprit ancien, scolastique et théologique, se coaliseraient pour affirmer que les hommes ne sont pas égaux, que les races ne sont pas égales, la parole révolutionnaire retentirait comme le clairon du dernier jour dans l'intelligence et le coeur de chacun. C'est elle qui doit mettre en activité la force évolutive que nous savons commune à toute l'humanité ; oui, c'est elle qui doit conduire toutes les races à la conquête de la science et de la civilisation, ces fleurs tardives, mais éternellement belles, que pousse l'arbre humain dans toutes ses branches, et dans tous ses rameaux!
Tous les hommes sont frères. Ce sont là des paroles d'or. On les répète sans cesse, depuis le jour où le Prophète de Nazareth, dans sa douceur évangélique, étendit sa main sur les grands et les petits dans une bénédiction commune. Celui qui, en son cœur, concevrait le moindre doute sur cette fraternité humaine qui est devenue une des croyances fondamentales des sociétés modernes, aurait honte de manifester tout haut l'obsession de sa conscience. Il craindrait, en s'inscrivant contre le principe de solidarité qui attache chaque homme à la destinée de tous les hommes, de froisser le sens moral de tous ceux qui l'entourent. Mais faut-il le dire ? Cette fraternité universelle est restée pour la majeure partie des peuples civilisés une pure comédie ; il semble que les convenances seules la maintiennent dans les idées courantes. C'est que, logiquement, on ne saurait concevoir la fraternité en l'absence de l'égalité. Une telle conception répugnerait souverainement à toutes les saines notions de la philosophie et du droit moderne. L'égalité des races démontrée par la science, affirmée par des faits chaque jour plus nombreux, plus éloquents et incontestables, sera donc la vraie base de la solidarité humaine. Car on ne cimente jamais une alliance sincère par une injustice patente ; encore moins pourrait-on y édifier un engagement moral, où les parties se sentent liées les unes envers les autres par les raisons les plus élevées et les plus nobles que l'on puisse imaginer dans la nature humaine.
Ce sera l'honneur du XIX° siècle d'avoir vu poindre cette ère de la vraie religion, où l'homme donnera la main à l'homme, partout, en tout et à toute heure, pour marcher ensemble vers l'épanouissement du bien, vers l'amélioration générale de notre espèce.
Les races, se reconnaissant égales, pourront se respecter et s'aimer. En effet, leurs aptitudes sont généralement les mêmes ; mais chacune d'elles trouvera dans son milieu un stimulant spécial pour la production spontanée de certaines qualités exquises du cœur, de l'esprit ou du corps. Cela suffira pour qu'elles aient toujours besoin de se compléter les unes par les autres, pour qu'elles vivent toutes et se développent, florissantes, sous les latitudes qui leur sont propres. Elles pourront bien s'entraider dans l'exploitation de la nature, sans qu'il y en ait des supérieures et des inférieures dans l’œuvre du progrès universel, où l'ouvrier et le penseur devront se rencontrer côte à côte, parmi les Noirs comme parmi les Blancs. Avec l'abandon des idées de domination et de suprématie que les unes nourrissent à l'égard des autres, on se rapprochera davantage, on s'étudiera, on apprendra à se connaître. Dieu sait quelle source de sentiments généreux et purs sera ouverte par cette nouvelle existence ! Les contrastes mêmes, examinés sans prévention, paraîtront comme autant d'attraits ; car bien appréciés, les contrastes ne se repoussent pas, ils s’appètent au contraire. Qui ne s’en aperçoit quand, la première surprise passée, deux personnes de races différentes et nettement tranchées, s'abordent enfin, se communiquent par la parole, cette faculté exclusivement humaine ? Plus on a été frappé de la différence extérieure et physique, plus on jouit de cette découverte agréable, à savoir que le fond général de l'humanité est identique et constant, dans tous les groupes ethniques ! Selon que le degré d'instruction et le genre d'éducation seront les mêmes, les mêmes idées, les mêmes réflexions surgiront en même temps, à la vue d'un objet ou à l'audition d'un fait. De cet échange de sentiments sort et ressort la vraie fraternité parmi les hommes.
Il est certain que dans l'alliance universelle des peuples et des races, il y a et il y aura toujours des groupes avancés et des groupes arriérés. Ce qui existe, en petit, dans chaque nation doit exister tout naturellement dans la communauté des nations. Mais au lieu de diviser les hommes en races supérieures et races inférieures, on les divisera plutôt en peuples civilisés et peuples sauvages ou barbares. Parmi les civilisés même, il y aura des nations de premier ordre et des nations de dernier ordre, avec de nombreux intermédiaires. En un mot, chaque communauté nationale pourra être étudiée et reconnue inférieure ou supérieure en civilisation, quand on considère le degré de son développement sociologique comparé à l'idéal que nous nous faisons de l'état civilisé ; mais il ne sera plus question de race. Ce dernier mot implique une certaine fatalité biologique et naturelle, qui n'a aucune analogie, aucune corrélation avec le degré d'aptitude que nous offrent les différentes agglomérations humaines répandues sur la surface du globe. Personne n'a à apprendre maintenant qu'il existe une foule de Nigritiens plus civilisés, plus intelligents et instruits que la plupart des Caucasiens. Les représentants de la race mongolique en fourniraient des exemples encore plus éclatants. Mais alors, n'est-ce pas faire un abus des termes que de parler de races supérieures et de races inférieures ? Cet abus a malheureusement enfanté les plus pénibles conceptions. Ignorants et savants viennent chaque jour y sacrifier leur intelligence ou leur bon sens; et ainsi s'est créé lentement, subrepticement, le plus grand obstacle à l'expansion du sentiment de la solidarité humaine, qui est le meilleur stimulant du progrès et de la prospérité de notre espèce. Il faut absolument réagir contre cet obstacle passé à l'état de préjugé.
Puisse donc ce livre contribuer à répandre la lumière dans les esprits et rappeler tous les hommes au sentiment de la justice et de la réalité ! En y réfléchissant, peut-être bien des savants européens, convaincus jusqu'ici de la supériorité de leur sang, seront-ils surpris de constater qu'ils ont été le jouet d'une méchante illusion. La situation actuelle des choses, les mythes et les légendes dont on a bercé leur enfance et qui ont présidé a la première éclosion de leur pensée, tes traditions dont leur intelligence a été continuellement nourrie, tout les entraînait invinciblement à une doctrine, à une croyance que les apparences semblent si bien justifier. Mais peuvent-ils persévérer dans une erreur dont le voile est déchiré, sans renoncer à l'exercice de la raison qui est le plus bel apanage de l'humanité ? Le préjugé, qui fait croire qu'une couleur plus ou moins blanche est un signe se supériorité, restera-t-il éternellement ancré dans les meilleures têtes, malgré tous les faits qui en trahissent la fausseté ? Cela ne saurait être. La raison ne perdra pas ses droits. Quand nous auront vu, comme dans un miroir, les suggestions extériorisées de leur propre entendement, ils les pèseront et les examineront. Je ne doute pas qu'ils ne s'empressent alors de rejeter des idées qui n'ont rien de conforme au tempérament intellectuel et moral de notre siècle.
Revenus à la vérité, ils reconnaîtront que les hommes sont partout doués des mêmes qualités et des mêmes défauts, sans distinction de couleur ni de forme anatomique. Les races sont égales ; elles sont toutes capables de s'élever aux plus nobles vertus, au plus haut développement intellectuel, comme de tomber dans la plus complète dégénération. A travers toutes les luttes qui ont accablé et accablent encore l'existence de l'espèce entière, il y a un fait mystérieux qui subsiste et se manifeste mystérieusement à notre esprit. C'est qu'une chaîne invisible réunit tous les membres de l'humanité dans un cercle commun. Il semble que, pour prospérer et grandir, il leur faut s'intéresser mutuellement les uns aux progrès et à la félicité des autres, cultivant de mieux en mieux les sentiments altruistes qui sont le plus bel épanouissement du cœur et de l'esprit de l'homme.
La doctrine de l'égalité des races humaines, apportant une dernière consécration a ces idées rationnelles, devient ainsi une doctrine régénératrice et éminemment salutaire au développement harmonique de l'espèce ; car elle nous rappelle la plus belle pensée d'un grand génie : « Tous les hommes sont l'homme » et la plus douce parole d'un enseignement divin : « Aimez-vous les uns les autres ».
MISSION PROVIDENTIELLE : LES IDEES DE MACEO,
CHEF DE LA RACE NOIRE A CUBA
Ils se trompent, ceux qui ne voient en Maceo que le chef d’une insurrection séparatiste . Il est plus que cela, et il est pleinement convaincu de sa haute mission. Dans la guerre passée, qui a duré dix ans, les chefs blancs sont tombés, les uns sur le champ de batille, d’autres prostrés par l’épuisement, tandis que Maceo se retrouvait seul à grandir, à devenir la silhouette culminante de cette guerre, à la personnifier, comme son expression la plus importante, son expression nécessaire. Parce qu’ils redoutaient son prestige croissant, les dirigeants blancs se sont entendus avec Martínez Campos pour mettre fin à la guerre . Mais cela ne put se faire qu’avec l’accord de Maceo. La paix ne put se faire que parce qu’il ne s’y opposa pas. Et le général en chef des Espagnols, le représentant de ce pays orgueilleux, se trouva obligé, au bout de dix ans de guerre, de demander la paix au chef de la race noire, à Antonio Maceo
Il consentit à la paix, mais refusa de participer aux transactions misérables qui firent honte à ceux qui les pratiquèrent, les uns parce qu’on les acheta, les autres pour préserver leurs intérêts. Cette paix que Maceo dédaigna nous révéla la grandeur de son caractère, ses qualités exceptionnelles, sa clairvoyance politique.
Il avait besoin de gagner du temps pour continuer la mission providentielle dont il se considère investi par sa race, et il s’est retiré du théâtre des opérations pour y revenir au moment qui lui paraissait convenir. C’était il y a dix-sept ans. Maceo est réapparu, et tout le monde l’a dit : lui seul est redoutable ; à lui seul il est l’insurrection toute entière. Aujourd’hui il fait la guerre en toute indépendance. Que signifie cette guerre ? Vient-il pour libérer Cuba de la tyrannie des Espagnols ? Non, ils se trompent, ceux qui en jugent ainsi. Il a pris les armes pour quelque chose de plus, pas seulement pour aider les Blancs. Ce serait un insensé s’il se laissait guider par une maladresse aussi insigne. Il est le Sauveur des Noirs, c’est le Washington de sa race. Mais comprend-il sa mission, se trouve-t-il à sa hauteur ? voilà la question à laquelle nous avons trouvé la réponse, par ce qu’il nous a révélé lui-même. Et nous allons le prouver.
Nous l’avons beaucoup fréquenté pendant ses longues années d’expatrié , et aucun aspect de la mission providentielle qu’il est appelé à jouer ne lui est étranger, il a mûrement réfléchi à celle-ci. Sa mission envers sa race découle d’une conception très personnelle. Elle est si vaste, elle aspire à des objectifs si élevés quant à la rédemption morale de sa race, que nous pourrions bien l’appeler le fondateur d’un nouvel Etat. Avant de réaliser le débarquement j’aurais pu faire connaître ses idées. Mais lui, avec la prévoyance supérieure, considéra que ce n’était pas opportun ; aujourd’hui il approuve mon initiative, et m’autorise à faire connaître ses projets et aspirations. Ils font scandale dans le monde des Blancs. Mais son royaume est parmi les Noirs. C’est pour sa race qu’il dicte son Evangile avec son épée, et qu’il est prêt à le sceller de son sang, comme déjà tant d’autres fois. Maceo ne saurait être aujourd’hui un auxiliaire inconscient des Blancs. Il est temps qu’il parle et que nous sachions, nous les siens, où il va, et ce qu’il pense, et ce qu’il veut, et ce qu’il est prêt à réaliser. Ainsi ceux qui le suivront ne pourront pas dire qu’on les a trompés. Consignons donc ses opinions à grands traits, point par point, sans prétentions rhétoriques, à la portée de tous.
L’insurrection
Il la considère comme un droit naturel. C’est le recours suprême des opprimés. Il l’a apprise des Blancs. L’insurrection est chose aussi ancienne que l’Histoire, et elle n’a jamais obtenu tant de succès qu’à l’époque moderne. Qu’est-ce que l’Italie ? L’œuvre de soulèvements réussis. Comment surgit la Grèce du fond du gouffre turc ? Par l’insurrection. Comment se sont formées les principautés des Balkans ? Que donnerait la France pour voir se soulever l’Alsace et la Lorraine ? les Etats-Unis existeraient-ils s’ils n’avaient pas eu recours à une insurrection glorieuse pour naître ? Tous les Etats d’Amérique sont l’œuvre de soulèvements victorieux. Dans le monde entier, celui qui triomphe a raison. Nous sommes donc en pleine insurrection ; c’est à dire, en plein droit constituant, et c’est donc l’occasion d’exposer le programme politique et social personnifié et représenté par Maceo .
L’insurrection actuelle a un caractère particulier, essentiel, à la différence des insurrections précédentes, car elle est raciale. Les Noirs, une fois émancipés, aspirent à fonder leur société, à constituer leur Etat de droit propre, hors de moules historiques. Aussi notre soulèvement est radicalement distinct, tant par le fond que par ses aspirations, de touts les mouvements armés qui ont surgi à Cuba jusqu’à ce jour. Leur but principal était de secouer le joug espagnol, de constituer une république indépendante pour les Créoles blancs, pour les Espagnols émancipés de la métropole. Hausser le Noir jusqu’à la citoyenneté n’avait jamais fait partie des projets des soulèvements antérieurs. L’aspiration aux libertés publiques est née à Cuba comme une aspiration aristocratique, comme une conspiration de la classe supérieure. Elle était apparue dans les collèges, les académies, c’était affaire de professeurs et de privilégiés. A ses débuts elle ne se soucia nullement de l’esclavage ; elle en tenait compte comme d’un fait nécessaire. Dans la république future, le Noir devait continuer d’être esclave comme l’étaient les Noirs aux Etats-Unis à la même époque, au Brésil, dans d’autres Antilles. La grande République du Nord avait déjà quatre-vingts ans lorsque Lincoln par nécessité, lorsque la guerre éclata, décréta la liberté des Noirs, comme un moyen pour remporter la victoire. Cet événement obligea les libéraux de Cuba, les réformistes, ceux qui ont toujours vécu dans l’esprit de la conspiration contre l’Espagne, à inclure l’abolition de l’esclavage dans leur programme.
Mais jusqu’où allèrent les plus compatissants parmi ceux-ci ? Ils réclamaient l’abolition avec indemnisation, c’est à dire avec le remboursement de l’argent investi pour acheter la bête de somme humaine de la sucrerie.
Que doit attendre notre race d’une insurrection blanche triomphante à Cuba ? L’expulsion ou l’extermination ? Si la victoire était allée aux insurgés, au moment de l’armistice du Zanjón, quel serait aujourd’hui notre sort ? Comment nous a-t-il traités, le Blanc créole ? Avec le fouet, les fers au pieds, et le carcan. On a toujours recherché des « commandeurs espagnols », dans les sucreries. Malgré toute sa sauvagerie, celle de son pays, [cet Espagnols] est un personnage qui a du cœur, et il plaignait notre malheur, il plaignait nos femmes et nos enfants. Pour le reste, ce sont les antécédents historiques qui façonnent le Blanc créole comme importateur de l’esclavage. Il ne s’agit pas là d’une accusation oratoire ; cela se trouve consigné dans les documents officiels, pour sa plus grande honte.
A la fin du siècle dernier, dans son désir de développer son agriculture, de s’enrichir énormément, comme d’autres Antilles, Cuba envoya à la cour de Madrid, chargé de cadeaux de valeur, le Syndic de son illustre Hôtel de Ville, don Franciso Arango, gloire de la race créole, pour obtenir le décret royal convoité : celui qui confèrerait aux habitants de Cuba le privilège de la traite négrière, mettant de ce fait sous le couvert de la loi et du gouvernement suprême le trafic infâme. Le décret royal fut promulgué. Ce modèle d’ignominie s’appelle le Décret royal du 28 février 1789. Arango, l’un des illustres fondateurs du parti libéral à Cuba, rentra dans son pays avec la concession hautement humanitaire, et La Havane le reçut avec des volées de cloches, tandis que s’empressaient à le recevoir les Autorités, les propriétaires et l’Eglise. Avec son royal Décret, il tenait la prospérité, le privilège de faire produire à l’Afrique des hommes robustes, de les acheter pour un tonneau d’eau de vie pour les revendre ensuite comme des bêtes de somme aux planteurs avec le droit pour eux de leur imposer les châtiments les plus féroces, le droit de vie et de mort. C’étaient des animaux à leur service. La simple lecture du Décret Royal suffit pour juger les créoles qui le demandèrent et le gouvernement qui le concéda sans la moindre objection. Il se compose de plusieurs articles et fut appelé à l’époque le « Code Noir ». Dans ce texte non seulement on déclare que le commerce des esclaves est libre, mais on le stimule vivement, et l’article 3 concède une prime de quatre pesos d’argent pour chaque nègre que l’on introduira sur l’Ile à partir de bonnes côtes, littéralement ; la dite prime sera payée comptant sur présentation de la marchandise. Quant à ceux qui auront été jetés à la mer pendant le voyage, dont le nombre s’élevait habituellement au tiers, on n’en rendait nul compte. Une interdiction fut cependant établie : celle de punir comme contrebandier celui qui, en débarquant les nègres, prétendrait introduire quelque article africain, fût-ce des graines. D’abord la douane, et l’homme en tout dernier lieu. Le premier Décret n’indiquait que le port de La Havane pour l’importation d’esclaves, en honneur à son Délégué triomphal ; mais bientôt d’autres ports, ceux de Nuevitas, Butabacio, Trinidad et Manzanillo, reçurent la même royale autorisation.
En revanche Santiago en fut privée, et son archevêque, illustre prince fort chrétien, obtint un privilège spécial pour l’essor de son diocèse bien aimé ; Bayamo, à l’intérieur des terres, menaça de ne plus acheter ses esclaves qu’en Jamaïque, et il fallut lui permettre d’avoir un marché aux nègres, une foire où ils se retrouvaient avec les troupeaux de bestiaux.
Quelle ingratitude chez ces Noirs, entend-on dire parmi ceux qui les voient prendre les armes. C’est méfiance envers les Blancs prêts à voir eux des frères !. Qu’ont-ils bien pu faire d’autre pour eux ? Quelle ingratitude chez les Noirs, donc ? La moindre des chose est qu’ils se soulèvent en chaque point du globe contre leurs bourreaux. « Nous leur avons donné la liberté ! » répètent quelques imbéciles. Comment ça, ‘donné des droits’ ? Ne sont-ils pas nés, ne naissent-ils pas avec tous les droits inhérents à la personnalité humaine ! Ceci n’englobe donc pas le droit pour chaque homme à l’humanité entière ? Quel rapport entre la couleur et la justice absolue ? Qui sont-ils ces misérables législateurs blancs qui nous ont concédé ce qui ne leur appartient nullement ? Serait-ce donc qu’ils imitent ce voleur, qui, au moment de rendre le bijou volé, disait à sa victime dépouillée : « Le voilà, vous pouvez vous en servir, et maintenant j’attends de vous que vous me bénissiez pour tout le temps où je l’ai eu en ma possession »?
Suffit ; point de poésie blanche. Le procès est en place. L’émancipation nous a constitués en tant que juges ; il convient d’imposer le châtiment. La haine envers nous est instinctive chez la race blanche. On nous hait autant à New York qu’à La Havane. Ces jours-ci le parlement de l’un des Etats de la grande République a interdit les mariages entre Blancs et Noirs, entre individus des deux races. La loi creuse elle-même l’abîme ! Et peu importe que l’union soit sanctifiée par l’amour ! Pour la loi il ne s’agit que de concubinage, ou pire : de quelque chose de répugnant. Ingratitude des Noirs : que sommes nous donc pour la civilisation blanche ?
Et il faudrait que nous répondions à cette antipathie et à ce mépris par l’humiliation. ? Jamais ! L’heure de l’émancipation véritable a sonné. L’esclavage ne prendra pas fin tant que nous ne serons pas leurs égaux dans les Codes et dans les mœurs.
Les libéraux de Cuba ont conservé la couleur comme paramètre aggravant dans le code pénal en vigueur. Encore un témoignage d’amour pour leurs anciens esclaves… Il faut que la loi nous revienne et elle nous appartiendra. Faut-il fonder une société nouvelle ? Nous la fonderons ! Cuba sera le glorieux berceau de l’Etat où la couleur ne constituera nulle inégalité. Comment admettez vous, direz-vous, l’aide des Blancs, pour le soulèvement ? Máximo Gómez, Roloff et tant d’autres chefs d’appartiennent pas à notre race, certes ; mais ils appartiennent corps et âme à nos idées, à nos sentiments. Aussi avons-nous organisé l’actuelle insurrection en dehors de Cuba, avec des révolutionnaires véritables, avec des flibustiers de bonne trempe, des hommes sans patrie qui entreprennent une conquête , celle d’une patrie pour nous tous. L’insurrection actuelle est cosmopolite, révolutionnaire. Aveugle qui ne voit point son caractère. Elle ne demande à personne d’où il vient ; il lui suffit de savoir où va chacun. Aussi admet-elle tous ceux qui veulent s’y joindre : socialistes, collectivistes, anarchistes d’Europe, esclaves d’Afrique, parias de l’Inde, juifs, expulsés, émigrés de partout sont bienvenus parmi nous. [...]
W. E. B. DUBOIS
CE QUE JOHN BROWN NOUS A LEGUE
« Moi, John Brown, je suis absolument certain que les crimes de cette terre coupable ne pourront être expiés que par le sang. Je me berçais d’illusions lorsque je croyais qu’on pourrait se dispenser de verser le sang, je le comprends maintenant. »
Ce sont les derniers mots écrits par John Brown, le jour de sa mort, le sommet de son message au terme de quarante jours de prison, et ils constituent le plus puissant document abolitionniste de l’Amérique. Lancé depuis les chaînes, solennellement, déjà dans l’ombre de la mort, après son attaque incroyable [contre le dépôt d’armes de Harpers Ferry], son intensité, sa sobriété, comme trempées dans le caractère même de cet homme, ont fait plus pour ébranler les fondations de l’esclavage, que tout autre évènement. Il parle de lui simplement, avec satisfaction : « J’aurais soixante ans si je devais vivre jusqu’au 9 mai 1860. J’ai aimé la vie telle qu’elle est, j’ai connu une prospérité exceptionnelle, dans la mesure où j’ai appris très tôt à considérer la richesse et la prospérité des autres sans envie, comme m’appartenant. Je n’ai jamais eu besoin de beaucoup de sommeil, pour autant que je m’en souvienne ; aussi j’en conclus que j’ai pleinement joui du nombre moyen d’heures de travail d’un centenaire. Je me passe encore de lunettes, et je puis lire et écrire sans peine. Mais plus que tout cela, j’ai bénéficié d’une santé exceptionnelle. Je devrais faire le compte d’innombrables privilèges reçus sans les avoir mérités, parmi lesquels un certain nombre de chagrins cruels, que je considère comme les bénédictions les plus nécessaires de toutes. Et maintenant, tandis que je pense à la facilité avec laquelle je vais être dépouillé de tout ce que j’ai fait ou subi pour la cause de la liberté, je ne voudrais même pas d’un autre parcours, même si j’en avais l’occasion. »
Après un parcours houleux et tourmenté, le voici enfin en paix, corps et âme. Il affirme qu’il a toujours été en accord avec lui-même : « Je suis peut-être tout à fait fou, et je l’assume. Mais s’il en est ainsi, la folie est pour moi un rêve très agréable. Je suis pleinement conscient de mes délires, de mes peurs, de mes visions terribles, mais je m’imagine aussi comme un homme entier, et mon sommeil, par exemple, est aussi doux que celui d’un nourrisson débordant de joie et de santé. Je prie Dieu de m’accorder la continuation du même rêve calme et merveilleux, jusqu’au moment où je connaîtrai ces réalités que nul n’a vu de ses yeux ni entendu de ses oreilles. Je n’ai pas tout à fait réalisé que je suis en prison et dans les fers. Je n’ai jamais été aussi heureux de ma vie. »
Il lègue à sa famille sa foi et ses oeuvres : « Je vous supplie de vivre tous dans le contentement, au milieu de circonstances tempérées, dans l’abondance qu’offre naturellement le monde, et d’enseigner ceci à vos enfants et aux enfants de vos enfants après vous, par l’exemple autant que par le précepte ». Et à nouveau : « Soyez sûrs de garder cela à l’esprit et de suivre mon conseil, et mon exemple aussi, dans la mesure où il est en accord avec la sainte religion de Jésus Christ, dont je reste le croyant le plus ferme et le plus humble. N’oubliez jamais les pauvres, et ne pensez jamais que vous risquez de perdre quelque chose en leur donnant, même s’ils sont aussi noirs d’Ebedmelech, l’eunuque éthiopien, qui prit soin du prophète Jérémie tout en haut de son donjon ; ou aussi noirs que ceux à qui saint Philippe prêcha le Christ. Soyez sûrs dans l’aide aux étrangers, car vous en êtes.... Souvenez-vous de ceux qui sont dans les chaînes parce que vous êtes enchaînés avec eux ».
Sur ses propres mérites et traversées du désert, il est modeste mais ferme : « La plupart des hommes mesurent les actions et les motivations des uns et des autres par les succès qu’ils remportent, ou ce que la vie leur offre en retour. A cette aune, j’ai été l’un des pires et l’un des meilleurs des hommes. Je ne prétends pas avoir été parmi les meilleurs, je laisse à un tribunal impartial le soin de décider si le monde s’est trouvé mieux ou s’il a empiré du fait de ma présence et de ma mort en son sein. »
Il n’avait aucune honte de ce qu’il avait fait : « Je ne me sens pas coupable, je ne me sens même pas mortifié par l’emprisonnement et les fers ; je me sens tellement sûr que très bientôt aucun membre de ma famille ne sera plus tenté le moins du monde de rougir à cause de moi ! » « Je ne reconnais nulle faute dans le fait d’avoir pris les armes ; et si je l’avais fait au nom des gens riches et puissants, des intellectuels, des grands (de ce que le hommes qualifient de grand, du moins) ou de ceux qui agissent pour leur profit et pour corrompre autrui, ou au nom d’autres encore parmi leurs amis, ce que j’ai enduré, sacrifié, et souffert, tout cela aurait été bien considéré. Mais suffit ; ces légères afflictions, qui ne durent qu’un instant, ne pèsent pas grand chose au regard du poids éternel, énorme, de la gloire. »
Avec une foi désespérée, il s’accroche à l’idée de la providence du Dieu omniscient : « Au milieu de toutes ces calamités, je suis rempli de joie par la certitude que Dieu règne sur tout cela, qu’il saura ordonner le tout pour sa gloire et pour le mieux. »
Certes, la nuit est sombre, et sa foi vacille au début, mais elle renaît triomphante : « Autant je crois au règne de Dieu, autant je ne puis croire que rien de ce que j’ai fait, souffert, ou de ce que je vais encore avoir à souffrir, puisse être perdu pour la cause de Dieu et de l’humanité. Et avant de commencer ma part du travail à Harpers’Ferry, j’étais convaincu que dans le pire des cas, cela serait malgré tout payant. J’ai souvent exprimé cette croyance ; et maintenant je ne vois aucune raison qui puisse me faire changer d’avis. Je ne suis pas plus déçu qu’alors. J’ai assez regretté de ne pas avoir pu réaliser mes projets tels que je les avais conçus ; mais je me sens maintenant complètement réconcilié avec tout cela, parce que le projet divin était infiniment meilleur. »
Il est, pour couronner le tout, le serviteur et l’instrument du Tout Puissant : « Si vous ne croyez pas que j’avais une intention meurtrière (je sais pertinemment que je n’en avais nullement), pourquoi m’en vouloir tellement ? L’échafaud ne me fait guère peur. Dieu a souvent été au dessus de ma tête dans les jours de bataille, et m’a promis maintes fois la délivrance ; elle est survenue si souvent de façon miraculeuse que j’arrivais à peine à me persuader de sa réalité ; et maintenant, tandis qu’il semble bien certain qu’Il veut m’utiliser d’une autre façon, ne devrais-je pas être soutenu par une plus grande bonne humeur encore ? »
« Souvent je suis passé sous la férule de celui que j’appelle mon Père, et jamais aucun fils n’en a eu autant besoin ; aussi ai-je beaucoup joui de la vie, et j’ai été à même de découvrir le secret de tout cela assez tôt. Il s’agissait de faire miennes la prospérité et la félicité d’autrui ; de sorte que j’ai eu une large part de prospérité. J’en jouis encore, et quand je pense au temps où règneront la paix sur la terre et la bonne volonté entre les hommes, je n’aurai pas de pensée pour médire ou pour envier quiconque. Je louerai mon créateur jusqu’à mon dernier souffle. »
« La réussite est généralement la mesure de tout mérite. J’ai passé mon âge dans le bonheur ; mais je suis convaincu que ni ma vie ni ma mort ne signifient la perte de quoi que ce soit. Bien sûr, je peux me tromper; mais j’éprouve une certaine fierté d’avoir au moins essayé d’améliorer la condition de ceux qui sont toujours du mauvais côté du manche, et j’espère être capable d’en affronter les conséquences sans un murmure. Je m’efforce d’être prêt pour un autre champ de bataille, où aucune défaite ne peut atteindre la véritable bravoure. La foi dans le ‘règne de Dieu’ et, plus profondément, son contrôle sur toute chose devrait, me semble-t-il, faire accepter cela à ceux qui ne voient que les aspects désastreux d’une situation donnée. Je suis de ceux qui ont essayé d’y croire, et je tente encore de le faire. »
« Je ne puis me souvenir d’une nuit trop sombre pour empêcher le jour de reparaître, ou d’une tourmente trop furieuse ou horrifiante pour empêcher le retour de la chaleur ensoleillée, et la clarté d’un ciel sans nuage. »
Ses yeux percent le brouillard, chaque fois plus, et il entrevoit le vaste plan pour lequel Dieu l’a fait servir, et la gloire de son sacrifice : « ‘Il commencera par délivrer Israël des Philistins’. Cela avait été dit d’un pauvre serviteur égaré, autrefois ; et pendant des années j’ai eu l’impression solide que Dieu m’avait donné des pouvoirs et des facultés, qu’il essayait de brandir pour un projet semblable. Cet honneur très immérité, il a jugé bon de me l’octroyer ; et je ne saurais évaluer, moi, tel ce pauvre humain fragile, si ma mort aura plus de valeur que ma mort : c’est au delà de toute humaine vision. »
« Je me sens aussi heureux que saint Paul lorsqu’il était en prison. Il savait que s’ils le tuaient, la cause du Christ s’en trouverait grandement avancée ; et c’est la raison pour laquelle il s’en réjouissait. De la même façon, ‘je me réjouis, oui, et je me réjouirai encore.’ Qu’ils me pendent donc, je leur pardonne, et que Dieu leur pardonne, parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font. Je n’ai pas de regret de ce pour quoi ils me condamnent. Je suis allé contre les lois des hommes, c’est vrai, mais ‘à vous de juger s’il est juste d’obéir à Dieu ou aux hommes.’ »
« Quand et sous quelle forme la mort me prendra, ce n’est qu’un détail. Je suis heureux de mourir pour la vérité éternelle de Dieu et pour l’humanité souffrante, que ce soit sur l’échafaud ou d’une autre façon ; et je ne dis pas cela à partir d’une position de défi. Non, loin de moi la moindre conviction de cet ordre. Voilà plus d’un mois que je suis réduit au confinement, ce qui est une excellente occasion d’envisager toute cette affaire le plus loyalement possible ; et je suis très reconnaissant de me trouver parmi ceux qui sont dignes de souffrir un tant soit peu pour la vérité. »
« Je peux me reposer en Dieu tant pour le moment que pour l’instrument de ma mort, parce que je sais désormais que le moment est venu pour moi de témoigner de ma foi en Dieu et en l’homme avec mon sang, et que cela fera bien plus avancer la cause (que j’ai tenté de toutes mes forces de faire avancer) que tout ce que j’ai pu faire au long de ma vie auparavant. »
« Ma vie antérieure ne m’avait pas offert d’occasion semblable de plaider pour ce qui est juste. C’est pourquoi ici aussi, je vois une occasion d’accepter tant ma condition présente que mon avenir immédiat. »
Contre l’esclavage, il est frontal, il est un jet de pierre : « Il n’y a pas de ministres du Christ ici. Ces pasteurs qui se disent chrétiens, et qui possèdent des esclaves ou protègent l’esclavage, je ne puis les supporter. Et mes genoux ne se plieront pas pour prier de concert avec eux, tant que leurs mains seront tachées du sang des âmes. » Il dit à un pasteur sudiste : « Je vous remercie de me laisser seul, maintenant ; vos prières seraient une abomination pour Dieu ». A un autre il dit : « Je ne vais pas insulter Dieu en me courbant pour prier avec personne dont la chemise soit tachée du sang d’un esclave. » Et à un troisième qui argumentait en faveur de l’esclavage en tant qu’ « institution chrétienne », John Brown répliqua avec impatience : « Mon cher monsieur, vous ne connaissez rien au christianisme, il va falloir que vous en appreniez l’ABC ; je vous trouve franchement ignorant de ce que veut dire le mot christianisme... je vous respecte en tant qu’individu, évidemment, mais comme un authentique païen. »
A ses enfants il écrivait : « Soyez déterminés à apprendre par l’expérience, aussi tôt que possible, si l’instruction biblique est d’origine divine ou non. Soyez sûrs de ne rien devoir à personne, mais d’aimer votre prochain ». John Rogers écrivit à ses enfants : ‘Abhorrez la Grande Prostituée (qu’était la Rome impériale)’. John Brown écrit à ses enfants d’abhorrer également, « avec une haine impossible à éteindre, cette somme de toutes vilenies, l’esclavage. »
Et finalement il se réjouissait : « Les hommes ne peuvent pas emprisonner, ou enchaîner, ou pendre l’âme. Je pars dans l’allégresse, au nom de millions de personnes qui ‘n’ont pas de droits’ et que cette République chrétienne grande et glorieuse est ‘tenue de respecter’. Quel étrange changement dans les mœurs, tant politiques que chrétiennes, depuis 1776. »
« Aucune volonté formelle ne servira de rien », écrivait-il en son dernier jour, « lorsque mes vœux explicites auront été transmis à ma famille aimée et souffrante. »
Tel était l’homme. Sa famille est le monde. Que nous a-t-il légué ? Il fut bientôt évident que sa voix était un appel pour la grande bataille finale contre l’esclavage.
Au printemps 1861, l’infanterie légère de Boston fut envoyée à Fort Warren, au port de Boston, pour des manœuvres. Parmi les soldats, un quatuor se mit en place pour entonner des chants patriotiques, et l’on imagina pour eux les paroles suivantes :
« Le corps de John Brown tombe en poussière dans la tombe, mais son esprit est en marche ! » . Ces paroles étaient plaquées sur un vieil air à chanter autour des feux de camp, probablement d’origine nègre, qui s’intitule : « Dis, mon frère, nous rejoindras-tu ? » Le régiment l’apprit et le chanta pour la première fois en public lorsqu’il s’en vint de Fort Warren et marcha après la scène où Crispus Attucks tomba. La fanfare de Gilmore l’apprit et la joua, et c’est ainsi que « la ballade de John Brown » a entrepris son cheminement dans l’éternité...
La leçon à tirer du darwinisme
John Brown a-t-il été un simple épisode, ou relève-t-il d’une vérité éternelle ? Et s’il a porté une vérité, comment s’exprime-t-elle de nos jours ? John Brown aimait son prochain comme lui-même. Il ne pouvait souffrir de voir son voisin pauvre, malheureux ou opprimé. Sa sympathie naturelle était fortifiée par son imprégnation de religion hébraïque, celle qui insiste sur la responsabilité personnelle de chaque être humain envers un Dieu juste. A cette religion d’égalité et de sympathie pour le malheur, s’ajoutait la solide influence des doctrines sociales de la Révolution Française, avec son insistance sur la liberté et le pouvoir dans la vie politique. Et c’est sur tout cela que s’était construite la foi de John Brown, une foi balbutiante mais croissante, dans une distribution plus juste et plus équitable de la propriété. Il conclut de tout cela (et il agit en fonction de cette conclusion) que tous les hommes sont créés libres et égaux, et que le coût de la liberté est moindre que le prix de la répression.
A l’époque de la mort de John Brown sa doctrine était en plein essor. Depuis, il s’est produit un changement, et beaucoup trouveraient l’origine de ce changement dans le fait que l’année du martyre de John Brown fut aussi celle de la parution de L’origine des espèces [de Charles Darwin]. Depuis lors, les avancées formidables dans le domaine de la science et de l’économie ont pour revers la régression morale dans la philosophie sociale, perceptible par mille signes. Des arguments solides ont été avancés pour alimenter la guerre, justifier la dégradation de l’homme et l’utilité des maladies, et l’infériorité, soit-disant inévitable et incontestable, de certaines classes et races. Ces arguments n’ont pas arrêté les efforts des avocats de la paix, les gens qui travaillent à la promotion sociale et ceux qui croient à la fraternité, mais, il faut l’avouer, cela a affaibli leur voix et teinté leurs arguments d’une tonalité voisine de la demande d’excuses.
Comment cela se fait-il ? C’est parce que le splendide travail scientifique de Darwin, de Weisman, de Galton et d’autres, a été largement interprété comme impliquant qu’il y a une nécessaire et inévitable inégalité entre les hommes et les races d’hommes, qu’aucune philanthropie ne peut ou ne devrait éliminer ; que la civilisation est une lutte pour l’existence où les nations et les individus les plus faibles succomberont graduellement, et que ce sont les plus forts qui hériteront de la terre. Avec cette interprétation, on assume sans le dire que le socle blanc européen représente justement le peuple le plus solide, celui qui survit à tout, et que tous les autres, cuivrés, jaunes et noirs, sont justement promis à l’extinction.
On perçoit facilement quelle influence une telle doctrine a eu sur le problème racial en Amérique. Cela signifiait une révolution morale dans l’attitude de la nation. Ceux qui avaient marché sur les traces de John Brown reculèrent et beaucoup retournèrent franchement leur veste. Ils dirent : c’était un homme de bien, et même un grand homme, mais il ne nous apporte rien aujourd’hui, c’était un attardé de l’Alliance, un anachronisme à l’époque de Darwin, quelqu’un qui a donné sa vie pour relever, non les humiliés, mais les irrécupérables. Nous avons en conséquence une réaction à présent, une réaction qui proclame dans les faits : « Laissez ces gens tout noirs là où ils sont, n’essayez pas de traiter un Nègre simplement comme si c’était un Blanc avec un visage noir ; si vous faisiez cela vous participeriez à la détérioration morale de la race et de la nation, éventualité que le préjugé racial, d’origine divine, combat avec succès ». Telle est l’attitude de la plus grande part de nos penseurs.
Ce n’est pourtant pas une attitude qui ait pu apporter la paix sociale ou le repos mental. Au contraire, cela implique un degré de déviance morale et d’anomalie sociale et politique qui nous oblige à nous y arrêter. La difficulté principale est que la place naturelle à laquelle, du fait des ‘lois scientifiques’, devrait rester la race noire en Amérique, ne peut pas être déterminée si facilement. En fait, les hommes libérés n’ont pas, comme les philanthropes des années 1860 semblaient s’y attendre, fait passer en quarante ans l’humanité de l’esclavage à la civilisation du XIXème siècle. Mais ils n’ont pas non plus, comme leurs maîtres de jadis le prédisaient, régressé et périclité. Contrairement à ces deux pronostics, ils ont choisi une troisième voie apparemment tout à fait imprévue. De la grande masse ensommeillée évoluant imperceptiblement, ont émergé de plus en plus d’ouvriers et d’artisans pleins de foi, des marchands et des cadres, et même des personnes avisées et capables d’éduquer les autres. Nul génie à l’échelle mondiale, nul millionnaire, nul capitaine d’industrie, point d’artiste de tout premier rang ; mais en quarante ans les Noirs libérés se sont débarrassés de l’illettrisme qui les touchait profondément, et ils ont accumulé un demi-million de dollars en petites propriétés, et ils attirent maintenant pour cela l’attention respectueuse du monde, qui les regarde et les écoute. On a pu dire que ce progrès des Noirs en Amérique provient des hommes exceptionnels qu’il y a parmi eux et ne saurait rendre compte des capacités de la masse. Mais si l’on admet cet argument, c’est fatal pour tout le raisonnement. Si les races vaincues se mettent à développer des exceptions à la règle de l’infériorité, alors, il n’y a aucune règle, scientifique ou morale, qui puisse proscrire une race comme telle !
Pour évacuer cette difficulté de la philosophie raciale, un pas a été franchi, qui entraîne les conséquences sociales les plus graves au monde, et qui menace non seulement l’intégrité politique, mais aussi morale, de la nation : il s’agit de dénier, dans le cas de Noirs, la validité des preuves de culture, de talent et de moralité que l’on reconnaît dans le cas des autres peuples ; on voit proliférer les assertions vagues, les axiomes indémontrables, l’insistance injuste, et le mensonge délibéré, dans le but de renforcer la proscription systématique de tous les Noirs, par une distinction qui relève du sentiment de caste, de façon à claquer au nez des classes montantes les portes de l’ascension sociale.
Quand une politique sociale, basée sur une sanction scientifique supposée, conduit à une telle anomalie morale, il est temps d’examiner avec le plus grand soin les fondements logiques de l’argument. Et aussitôt que nous le faisons, bien des choses deviennent claires : il s’agit d’assumer comme véridique l’idée qu’il y a des réserves d’êtres humains dont l’élimination est requise pour le bien de la planète ; on peut se demander alors si ces réserves n’incluent pas la majorité de l’humanité ; et il est indéfendable et monstrueux de prétendre que nous sachions aujourd’hui en quoi consistent ces masses d’indésirables. Nous pouvons montrer du doigt les individus et les familles dégénérés, ici et partout, au milieu de toutes les races, mais il n’y a pas la moindre raison de penser que des possibilités culturelles n’existent pas parmi les Chinois et les Hindous, les Bantous africains et les Indiens d’Amérique, comparables à celles qu’exhibe la race européenne. Certes, il est bien difficile de comprendre pourquoi le Soudan a pris un retard d’un millier d’années par rapport à la vallée de la Seine, mais cela ne l’est pas plus que de considérer le fait que la vallée de la Tamise était misérable et complètement attardée en comparaison avec les berges du Tibre [au temps de la conquête romaine]. Le climat, les contacts humains, les facilités de communication et ce que nous appelons des accidents, ont joué un grand rôle dans l’apparition de la culture au milieu des nations : ignorer cela et asséner dogmatiquement que la distribution actuelle de la culture dessine un carte juste de la répartition du talent humain, voilà qui n’a pas la moindre valeur scientifique.
Ce que l’ère de Darwin a fait, c’est d’ajouter à l’idée typique du XVIIIème siècle sur la valeur individuelle l’idée de l’immortalité physique. Et cela, loin d’annuler ou de réduire la portée de l’idée de liberté humaine, souligne plutôt sa nécessité, son éternelle possibilité, la réalisation sans fin et sans bornes de l’humanité. La liberté ne signifie plus le caprice ou l’aberration individuelles, mais la réalisation sociale dans une chaîne illimitée de personnes ; et la liberté pour un tel développement n’est pas le déni, mais l’affirmation la plus centrale de la théorie de l’évolution. Ainsi, la doctrine de l’égalité humaine sort indemne du crible scientifique, non pas oblitérée, mais transfigurée : il ne s’agit plus de l’égalité dans les réalisations présentes, mais de l’égalité des chances ; car les réalisations illimitées dans l’avenir, voilà la juste exigence de l’humanité.
L’hégémonie blanche
En quoi consiste la menace que porte en elle l’actuelle hégémonie des races blanches ? Elle fortifie, au moyen de la force la plus brutale, certains des pires crus, dans la production d’humanité. Elle cherche à peupler les meilleures parties de la terre et à donner l’autorité absolue sur le reste, non pas en règle générale (et certainement pas comme son principal apport) à la culture de l’Europe, mais à sa rapacité et à sa capacité à tout dégrader ; on ne trouve là pas seulement certains représentants des meilleurs gisements du West end chic de Londres, du New York huppé et des Champs Elysées, mais aussi, en aussi grand nombre sinon plus, les pires engeances de Whitechapel, de East Side et de Montmartre ; et l’hégémonie blanche fait des déchets de la société blanche, dans tous les cas de figure, dans toutes les circonstances, les êtres supérieurs par rapport à n’importe quel groupe de gens de couleur, quels que soient leur talent ou leur culture. Assurément ce scandaleux programme de dégénération générale n’est pas encore quelque chose qui soit proclamé ouvertement, sauf dans les civilisations régressives du Sud des Etats Unis, en Afrique du Sud et en Australie. Mais l’énoncé de ce projet est écouté avec respect et tolérance en Angleterre, en Allemagne, et dans les Etats du Nord, par ceux-là mêmes qui accusent la philanthropie de vouloir chercher à dégrader le très sacré sang blanc par l’infiltration de ruisseaux colorés. Et le citoyen ordinaire applaudit aux bateaux et aux canons qui mettent en oeuvre ce programme !
Ce mouvement a pris de la force et de l’ampleur dans la deuxième moitié du XIXème siècle, il a atteint son sommet quand la France, l’Allemagne, l’Angleterre et la Russie on commencé le démembrement de la Chine et de l’Orient. Avec l’émergence soudaine du Japon , leurs rêves les plus sauvages se sont effondrés, mais cela reste une force virile, puissante, l’ennemi le plus subtil et le plus dangereux pour la paix du monde, et le rêve de la fraternité entre les hommes. Il a son propre vocabulaire complet : les races fortes, les peuples supérieurs, la préservation de la race, la lutte pour la survie, et une grande variété de termes pour signifier le droit des Blancs de toute espèce à contraindre les Noirs à la soumission, leur faire livrer leurs richesses et la jouissance de leurs femmes, et les soumettre à la tyrannie sans un murmure, lorsqu’ils se voient chassés des meilleures portions de territoire ou maintenus là en servitude perpétuelle et sous tutelle. Ignorant le fait que l’ère de la lutte physique pour la survie est désormais révolue, et qu’il y a sur terre assez de place pour tous, cette théorie fait de la possession de canons Krupp le critère décisif de niveau mental et d’aptitude morale.
Même armées de cette moralité de club, et de tous les avantages de la culture moderne, les races blanches ont été incapables de se rendre maîtres de la terre. Nombreux sont les signes de dégénérescence qui sont apparus parmi eux : leur natalité s’effondre, leurs aptitudes n’augmentent pas, leur résistance physique diminue, et leur condition sociale n’est pas rassurante. Manquant de la capacité physique nécessaire pour prendre possession du monde, ils se barricadent en Amérique, en Australie et Afrique du Sud, et ils déclarent que nulle race sombre n’occupera ou ne développera la terre qu’ils sont eux-mêmes incapables de mettre à profit. Et tout cela, sous prétexte qu’ils sont menacés de détérioration de l’extérieur, alors qu’en fait, la menace la plus dangereuse est la détérioration de l’intérieur.
Nos sommes en train de reproduire aujourd’hui, dans nos relations raciales, toutes les funestes divisions de classes de jadis, à l’intérieur de la nation : la haine personnelle et l’abus, l’injustice mutuelle, l’imposition inégale et le sentiment de caste rigide. Chaque nation prise individuellement surmonte ces fatalités en brisant les barrières horizontales entre classes. Nous sommes en train de faire régresser notre pays en cherchant à édifier des barrières verticales entre les races. On avait dit aux gens que l’abolition d’une distinction à caractère obligatoire entre classes signifierait le nivellement par le bas, la dégradation, la disparition de la culture et du génie, et le triomphe de la masse. Or en fait, le principe de l’égalité a sauvé la civilisation européenne. Il y a bien eu un certain nivellement et quelques dégâts, mais cela a été largement équilibré par la découverte de nouveaux réservoirs d’aptitudes et de résistance. Voici qu’à présent on nous dit que le libre contact entre races, ou « l’égalité sociale », comme on dit dans le patois des sudistes, signifie la contamination du sang et la décadence des aptitudes et de la culture. Il faut qu’il n’en soit rien. L’abolition des distinctions de classe n’a pas signifié un brouillage universel par la mixité, mais plutôt la survie des plus aptes, par la sélection telle qu’elle s’opère pacifiquement, à l’échelle personnelle et sociale, une sélection pleinement efficace parce que la démocratie libre et l’égalité des chances permettent aux meilleurs de s’élever à la place qui leur revient de droit. Il en est de même en ce qui concerne le contact racial. Les distinctions verticales de race sont des obstacles encore plus graves pour l’évolution humaine que les distinctions horizontales de classe, et le fait de s’en débarrasser comporte encore moins de risques, et encore plus de chances d’améliorer l’humanité que dans le cas du franchissement de la barrière des classes. De l’autre côté s’acharner à maintenir des distinctions raciales a des effets désastreux, tôt ou tard. La terre rétrécit de jour en jour, tout devient plus accessible. Le contact racial deviendra de plus en plus inévitable non seulement en Amérique, en Asie et en Afrique, mais aussi en Europe. La barrière de la couleur ne sera pas seulement un retour aux absurdités des castes, [appelées ‘états’ sous l’Ancien Régime], telles qu’on les défendait aux seizième et au dix-septième siècle mais même à celle des systèmes de castes de temps plus reculés. Cependant les Japonais, les Chinois, les Indiens de l’Orient et les Noirs vont ressentir cette discrimination dans la mesure même où ils gagneront en pouvoir. Le prix de la répression sera alors l’hypocrisie, l’esclavage et le sang.
Telle est donc la situation aujourd’hui. John Brown n’a t-il donc rien à léguer au XXème siècle ? Si, bien sûr, et c’est sa parole fondamentale : « Le coût de la liberté est moindre que le prix de la répression ». Le prix de la répression exercée sur les races les plus sombres peut se mesurer dans le recul moral et dans le gaspillage économique, jamais égalés depuis l’âge du trafic négrier. Quel serait le coût de la liberté ? Quel en serait le coût, si l’on donnait aux grandes multitudes humaines une aide raisonnable et des incitations pour leur propre développement, en offrant le plus d’opportunités à chacun, en stimulant la liberté, en répandant la connaissance, en supprimant la guerre et l’escroquerie, en traitant les hommes et les femmes en égaux, dans le monde entier, partout et chaque fois que l’égalité est envisageable ? Certes il y a un coût à cela. Un coût de l’ordre de l’orgueil et du préjugé, parce que bien des hommes blancs se retrouveraient à cirer les bottes d’hommes noirs ; mais nous pouvons ignorer ce coût, car le coût le plus important, ce serait l’apparition de nouveaux problèmes dans le domaine des relations raciales et des mariages mixtes, qui apparaîtraient en première ligne. La liberté et l’égalité des chances dans ce domaine produiraient inévitablement quelques mariages entre Blancs, Jaunes, Cuivrés et Noirs. Cela peut être bon ou pas, nous n’en savons rien. Notre confiance, dans ce domaine, est totale, voire fanatique, mais nous ne pouvons pas la justifier scientifiquement. Si ces mariages s’avéraient imprudents, comment pourrait-on les empêcher ? Très facilement. Nous nous associons bien avec les chats et les vaches, mais nous ne redoutons nullement de nous mélanger avec eux, même s’ils ont toute liberté pour se développer. Eh bien les êtres humains intelligents peuvent être entraînés à grandir ensemble intelligemment, sans tomber dans la déchéance de ceux de leurs semblables avec qui ils ne souhaitent pas être associés. Dans le sud des Etats-Unis, au contraire, on est convaincu qu’on ne peut mettre fin aux mariages hasardeux que par la dégradation des Noirs, le classement de toutes les femmes les plus noires comme prostituées, et l’écrasement d’une race tout entière, isolée, dégradée et méprisée par tous les moyens, et la mise à mort par le feu pour les contrevenants. La civilisation, est-ce cela ? Non. La méthode civilisée pour éviter les mariages mal conçus repose sur l’éducation en matière de morale sexuelle et d’élevage des enfants. Nous ne pouvons pas assurer la protection des meilleurs par le meurtre public et la déchéance des fauteurs, mais nous pouvons remplacer cela par un choix civilisé des maris et des femmes entre eux, qui les rende aptes à encadrer les plus aptes. Non les méthodes de la jungle, ni même les choix hasardeux de l’antichambre, mais la sélection réfléchie des écoles et des laboratoires : voilà l’idéal des mariages futurs. Cela exigera peut être de la pureté, du contrôle de soi, de la tolérance, mais ce prix sera bien moins élevé que celui de la répression forcenée.
Le coût de la répression est élevé aujourd’hui, et il augmente constamment : se procurer des coolies, administrer l’Inde, exploiter l’Afrique, gérer le problème du chômage et tenir en laisse les trusts, voilà les chancres du monde moderne, et nul n’en voit la fin. Il ne s’agit pas seulement d’un coût matériel, mais d’un coût de l’ordre du progrès social et de la force spirituelle, et l’on est toujours au bord de l’explosion, du meurtre et de la guerre. Tout cela ne fait qu’entraver l’apparition d’un régime de liberté, de développement de l’humain en l’homme. Et que dire des explosions, telles que la guerre russo-japonaise [qui donna lieu à la révolution russe de 1905], qui apportent une liberté partielle, et qui sont interprétées selon la philosophie complaisante en vigueur comme preuve de justesse de la répression. « Le sang aura le dernier mot », disent-ils. « Les plus aptes survivront ; bouchons la bouilloire et la vapeur fera exploser le fer », comme si seule la vapeur explosive pouvait engendrer quelque chose et que seul le meurtre organisé prouve l’aptitude d’un peuple à la liberté. C’est là une doctrine dangereuse et effrayante, qui encourage les mauvais dirigeants et les idéaux pervers alors que nous avons besoin de dévouement et de grandeur, comme en témoigne le Japon après son émancipation, ou l’Amérique après la guerre civile. Et un leader qui s’est battu pour la liberté au temps de l’esclavage est qualifié de démagogue et d’extrémiste radical par les imbéciles superficiels…
La dernière grande bataille de l’Occident
Pour toutes ces raisons, la mémoire de John Brown constitue un avertissement pour ce pays. Il a vu, il a éprouvé dans son âme, le danger et l’erreur de ce système, le plus impudent dans la répression, celui de l’esclavage aux Etats-Unis. Il savait qu’en 1700, il n’aurait certes pas été facile de se débarrasser de l’esclavage et d’instaurer la liberté ; c’est justement à cause de l’aveuglement et de la lâcheté de cette époque que cela devint encore plus difficile en 1800 ; mais le prix, désormais bien plus élevé, pouvait encore en être payé. Il sentait que vers 1900 il n’y aurait plus de force humaine capable d’extirper le vampire du corps de la nation sans provoquer la mort de la nation. Il disait en 1859 : « Le moment est venu ». Le moment est venu de se battre pour une nation libre. Cela aura certes un coût, de sang et de souffrance, mais bien moindre que celui du retard que nous prenons. Il avait raison ; la répression a amené la répression, la servitude a entraîné l’esclavage, et en 1861 le Sud était bien plus loin de la liberté qu’en 1800.Le décret de 1863 fut la première étape dans l’émancipation, et le pays fut ébranlé par le prix payé en sang et en biens matériels. Mais ce n’était pas tout. Il y avait d’autres factures à acquitter, pour la reconstruction matérielle, la régénération sociale, le redressement mental et moral. La nation a commencé à y faire face avec le Cinquième Amendement, le Bureau des Affranchis, la croisade des maîtres d’école et la Charte des Droits civils. Mais l’effort requis était difficile et l’entêtement du Sud, pour ne pas payer un centime pour ses erreurs passées si ce n’est de force, conduisit lors de la révolution de 1876 au triomphe de la réaction. La réaction signifiait et signifie une politique de stagnation, de sorte que pas un Américain de sang noir ne parvienne jamais à la liberté pleine, à la culture moderne. Dans l’achèvement de ce programme, aucune souffrance n’a été épargnée, aucune saignée financière ; la pureté morale, la résistance, morale et physique, ont été atteintes. La construction de barrières autour de ces hommes noirs a été soutenue par une énergie si désespérée et si tenace que cela a mis en échec le grand courant de bienveillance et de sympathie qui entourait les hommes libérés de 1863. Cela se faisait sous les dehors de la condescendance au point de désarmer la philanthropie et de venir à bout de l’enthousiasme. Le double langage régnait en maître, avec des effets mortels. Le Nègre a-t-il avancé ? Surveillez-le d’autant plus dans la prochaine étape. A-t-il régressé ? C’est son destin, pourquoi tenter de lui venir en aide ? Voilà comment l’esprit de la répression a gagné du terrain, jusqu’à la collaboration. Certes, il reste encore des âmes à toute épreuve, qui ne peuvent pas croire à la doctrine de la répression à tout crin, et qui prennent sur leurs richesses pour libérer le Noir alors que le cri de souffrance est général. Mais la majorité des Américains semble avoir oublié les principes fondateurs de leur gouvernement et l’effet destructeur et téméraire des coups portés pour faire plier leurs semblables et les entraver. Il nous est arrivé de voir ici en Amérique un citoyen privé de son droit de vote par un autre, à sa discrétion ; ou l’éducation de ses enfants empêchée ; ou l’injure publique à son égard, de la part de son voisin, impunie ; il peut être privé de sa propriété sans pouvoir recourir à la loi ; le droit à être jugé par ses pairs lui est refusé, ainsi que le droit à n’importe quel tribunal, s’il parvient à s’entourer d’un groupe quelconque ; on lui refuse la protection de l’intégrité de sa famille ; et non seulement on lui ferme la porte au nez dans le domaine du commerce et d’autres sphères sociales, mais en outre les autorités locales et les autorités nationales contribuent à rendre effective cette discrimination.
Cet état de choses n’est pas simplement malheureux ; c’est profondément dangereux, de plus en plus dangereux. Non seulement la nation toute entière ressent le relâchement des liens que ces atteintes vicieuses à la liberté humaine ont causé : lynchages, arbitraire, mensonge, vols, escroquerie et divorce ; et tout cela annonce des actes plus sombres.
Et ce n’est pas seulement à cause du tort positif que cause l’édification de barrières, mais surtout parce que dans ces barrières on enferme des hommes, qu’aucune main humaine ne saurait contenir. C’est la force des aspirations humaines qui fait craquer les blindages et redresse les âmes contraintes. L’énergie humaine a d’ores et déjà, en une génération, accompli le travail de plusieurs siècles. Plus d’un demi milliard de dollars a été économisé, dans l’installation sur des propriétés rurales, qui couvrent une surface grande comme la moitié de l’Angleterre, et l’implantation de foyers aussi purs et légitimes que les autres, à égalité de niveau économique ; un système scolaire misérable s’et vu débordé par des enfants malingres, et de 70% d’illettrés on est passé à deux tiers d’adultes sachant lire et écrire. Ces millions de proscrits ont 50 000 cadres, 200 000 agents dans le commerce et les transports, 275 000 artisans et employés à des travaux de mécanique, 1250 000 domestiques et 2 000 000 de cultivateurs qui travaillent avec la nation tout entière. Ces cultivateurs ont fait pousser sur leurs propres propriétés et sur celles qu’ils louent plus de 4 000 000 de ballots de coton, 25 000 000 de livres de riz, 10 000 000 de sacs de pommes de terre, 90 000 000 de livres de tabac, 100 000 000 de sacs de blé, sans compter ce qu’ils produisent sur les terres d’autres propriétaires. Ils ont donné à l’Amérique une musique, un art et une littérature inspirées, ils ont fait son pain, ses tranchées, ont participé à ses batailles et souffert de ses malheurs. La grande majorité de ces hommes devient chaque jour plus organisée, plus profondément capable d’auto-critique, plus consciente de son pouvoir. Constamment menacés, en tant que prolétariat, par la maladie et l’affaiblissement, ils voient leur taux de mortalité reculer, ils commencent à récupérer leurs délinquants et autres individus à la dérive. La masse peut encore être dite ignorante, pauvre et modérément efficace, mais chaque jour elle se fait plus éduquée, plus riche et plus intelligente. Et elle perçoit de jour en jour son avantage sur le terrain de la défense du droit à la liberté de développement pour les hommes noirs au cœur de la culture moderne. Ils voient leurs frères jaunes, noirs et cuivrés chaque fois moins sujets à la conquête et à l’exploitation, dans la mesure où ils deviennent civilisés. Ils voient l’effort mondial pour construire une aristocratie de races et de nations sur les fondations que constituent les sombres peuples à demi esclaves et tributaires. Il sait, le Noir, que la dernière grande bataille de l’Occident aura pour enjeu le droit de tout homme et de toute nation, race ou couleur, à partager les biens de la terre, et ses efforts, et ses réflexions, autant qu’il en sera capable.
Voilà pourquoi l’Afro-américain affronte son destin et lutte pour le réaliser. Il rencontre des tentateurs et des tentations. Il y a toujours autour de lui ceux qui murmurent à son oreille : « Tu n’es rien du tout ; pourquoi essayer de devenir quelqu’un ? Les obstacles sont écrasants : la richesse, la tradition, l’enseignement, et les armes. Sois raisonnable, accepte ta ration de charité et l’hypocrisie des missionnaires, enfonce-toi donc à ta place d’humble serviteur et d’assistant du monde blanc. » Si cela ne marchait pas, on a utilisé la menace : « Si vous continuez à vous plaindre, nous vous retirerons toute aide, nous boycotterons votre travail, nous cesserons de contribuer à l’essor de vos écoles, nous vous laisserons dépérir et disparaître de la nation, dans l’ignorance, le crime et la maladie. » Mais le Noir a continué à protester, a refusé de dépérir et de disparaître, c’est maintenant l’élément le plus viril de toute l’Amérique, il est debout, intellectuellement présent parmi les plus prometteurs, et moralement il pose le problème social le plus déterminant pour tout le Nouveau Monde. Même le silence de ses amis, ou de ceux qui devraient être ses amis dans l’humanité en souffrance, ne l’a pas réduit au silence. Même la richesse de la moderne Golconde n’est pas parvenue à le convaincre qu’une vie sans liberté mérite d’être vécue.
D’un autre côté, des problèmes de fond se posent. Notre pays ne va pas bien : la pauvreté n’y diminue certes pas, la richesse est dilapidée, l’honnêteté en affaires est bien rare, l’intégrité de la famille est menacée, la corruption empoisonne notre vie publique, l’escroquerie fait le miel des affaires privées, et le vote est largement désorienté. D’ailleurs ces maux ne sont nullement incompatibles entre eux. Il y a des hommes et des femmes d’une grande bravoure qui se battent pour le progrès social, pour casser le pouvoir vicieux de la richesse, pour la promotion des femmes et le châtiment des voleurs. Mais leur bataille est dure, et rendue encore plus difficile par le problème racial, à cause de cette conscience de caste enkystée, l’asservissement de la main d’œuvre noire, l’insulte aux femmes noires, le détournement du vote noir. Il convient de poser la question : jusqu’où la malhonnêteté en affaires et la dégradation du civisme en Amérique ne sont-elles pas le résultat direct du préjugé racial ? […]
Ce débat est loin d’être clos, la Guerre de Sécession n’y a pas mis fin. Il y a des gens pour soutenir que les Indiens d’Orient et les Africains, et d’autres encore, devraient rester sous la coupe et la tutelle bienveillante de nations plus fortes et plus avisées, dans leur propre intérêt. Fort bien, mais cette tutelle est-elle réellement bienveillante ? Si c’est le cas, elle conduit à la liberté. Si elle conduit à l’asservissement, alors elle n’est plus bienveillante, n’est-ce pas ? La liberté mène à la liberté. La responsabilité est le premier pas sur le chemin de la responsabilité.
Certes, les restrictions imposées à l’éducation des hommes et des enfants sont des contraintes qui à la fin rendront possible une liberté plus grande. Mais l’expansionnisme « bienveillant » de notre temps est-il bien de cet ordre-là ? L’Angleterre est-elle en train d’essayer de voir les Indiens prêts le plus tôt possible pour le gouvernement autonome ou bien cherche-t-elle à les exploiter aussi longtemps qu’elle pourra les berner et les maintenir dans la soumission ? L’Allemagne essaie-t-elle d’amener ses Africains à la citoyenneté moderne ou au moderne « travail sans revendications » ? Le Sud essaie-t-il de faire des Noirs des citoyens responsables, autonomes, libres citoyens de la République, ou le bétail muet d’une immense machine industrielle ?
Aussitôt qu’on pose la question en ces termes, les défenseurs du système de castes modernes battent en retraite et se retranchent derrière une position plus défendable. Ils disent : « Certes, nous exploitons des nations dans notre propre intérêt, de façon consciente, et même parfois avec brutalité. Mais c’est seulement comme cela que peut être maintenu le rendement du système industriel moderne, et sur le long terme cela rapportera plus de bienfaits aux opprimés qu’à l’oppresseur. » Cette doctrine est aussi répandue que fausse et pernicieuse. Il est vrai que la corruption par la cupidité hâtera artificiellement le développement économique, mais cela se fait à un coût effrayant, l’Amérique elle-même peut en témoigner. Nous avons ici un système industriel magnifique, mais c’est un système bâti à la va-vite plutôt que bâti avec soin, basé sur l’abus de la force plutôt que sur la croissance naturelle, exigeant une dépense condamnable et inutile. Une production à plus petite échelle, une distribution plus équitable ; moins de kilomètres de chemin de fer, et plus d’honneur, de vérité, de liberté ; moins de millionnaires et plus de contentement : voilà ce qu’il nous faut. Il en est de même dans le monde entier, partout où la force, la fraude et la corruption ont extorqué une énorme rançon à des millions de gens écrasés. Plus encore, il est impossible de prouver historiquement que le progrès de peuples arriérés ait été le moins du monde activé par l’exploitation générale entre les mains de leurs voisins plus riches, plus forts, et plus dépourvus de scrupules. Cette idée est une légende issue de la doctrine éculée de l’harmonisation inévitable dans toutes les activités économiques. Mais de fait, l’adversité et les difficultés forment le caractère, et les difficultés incontournables de l’existence sont bien suffisantes pour promouvoir cet essor authentique du caractère, sans que des contraintes artificielles viennent s’y rajouter ! Les difficultés naturelles et inhérentes à l’élévation d’un peuple à partir de l’esclavage, l’ignorance et l’immoralité, jusqu’à l’humanité moderne confiante en ses propres forces, sont bien assez grandes pour suffire à tremper les caractères, sans qu’on ait besoin de recourir au meurtre, à la rapine, à la structure de castes, et à la déchéance. Ce n’est pas grâce à ces horreurs, mais malgré elles, que l’Afro-américain a pris en main son avenir.
La voici donc, la vérité : le coût de la liberté est moindre que le prix de la répression, même si ce coût comporte le sang à verser. La liberté de développement et l’égalité des chances, voilà la leçon à tirer du darwinisme ; et ceci réclame l’abolition de toute ligne de démarcation hâtive et tranchante entre les races, de même qu’il a été indispensable de casser les barrières entre classes. C’est la seule voie pour découvrir et préserver ce qu’il y a de meilleur dans l’humanité, et c’est la seule manière de garantir à l’humanité la paix et le progrès. La tentative présente pour installer par la force tous les Blancs au-dessus des peuples plus sombres est une méthode sûre pour conduire l’humanité à la dégénérescence. Le coût de la liberté est donc un coût décroissant, tandis que le coût de la répression tend toujours à provoquer la guerre et la révolution. La Révolution n’est pas un test de capacité, c’est toujours une perte et un abaissement des idéaux.
John Brown nous a appris que le prix le moins cher à payer pour la liberté, c’est ce qu’elle coûte aujourd’hui. L’édification de barrières contre le progrès des Afro-américains le retarde, mais ne peut aucunement l’empêcher. L’excuse d’une tutelle bienveillante ne peut pas être brandie, parce qu’il n’y a pas de tutelle bienveillante qui ne prépare pas à l’humanité libre et pleinement responsable. Et le rendement de la cupidité comme moteur du développement économique ne saurait être prouvé ; il peut hâter le développement, peut-être, mais c’est au prix de l’affaiblissement des structures, de l’amollissement, et contre la véritable efficience. L’exploitation égoïste n’aide pas les sous-développés : cela les affaiblit et les entrave.
Voici maintenant un demi-siècle que ce vieil homme aux cheveux blancs a versé son sang pour l’humanité brisée et humiliée. Laissons la nation qu’il aimait et ce Sud pour lequel il parlait, écouter à nouveau ses paroles, aussi prophétiques à l’époque que maintenant :
« Vous feriez mieux, vous les gens du Sud, de vous préparer à examiner cette question. Le moment de la régler arrivera bien plus tôt que vous ne le supposez, et plus tôt vous vous y préparerez, mieux cela vaudra pour vous. Vous pouvez disposer de ma personne très facilement, j’y suis prêt dès à présent ; mais cette question est là, en attente : la question noire, je veux dire. Et elle n’est pas près d’être réglée. »
JUAN RENE BETANCOURT
NEGRISME ET INTEGRATIONNISME
Nous sommes définitivement « négristes », si l’on entend par là l’amour pour les Noirs de préférence aux individus de toute autre race.[...]
Si l’on s’en tient aux concepts, l’opposition entre négrisme et intégrationnisme est aussi vieille que le problème noir lui-même, puisque, depuis que les intéressés cherchent une solution, ils se sont immédiatement partagés en deux groupes fondamentaux : ceux qui croyaient nécessaire d’organiser les Noisr et ceux qui s’opposaient à un semblable projet. Après quoi, les uns et les autres vont se subdiviser et se différencier en plusieurs sous-groupes, mais au fond il n’y a jamais eu que ces deux groupes-ci : ceux qui veulent organiser les Noirs et ceux qui s’opposent à ce qu’ils s’organisent. Les premiers, les négristes, sont conscients du fait que la société ne bouge que du fait des impulsions qu’elle reçoit, que les évolutions historiques se produisent sous l’action de forces qui s’activent au cœur du tissu social, et que la problématique d’un pays peut se comparer avec un système de forces concrètes ; aussi tentent-ils de mettre le Noir à même de se faire entendre, de signifier quelque chose sur l’échiquier de la nation. Les autres veulent diluer le Noir dans la problématique générale du pays en question, en faire quelque chose que l’on ne nomme pas, quelque chose de pâle, de fuyant, qui ne s’exprime que par euphémismes et qui ait honte de son être. Ce faisant, ils sont amenés à nier lâchement l’existence de la discrimination raciale, ou à tenter de guérir le mal en le cachant. Il convient de préciser que cette tactique est celle qui a dominé jusqu’ici, dans le combat du Noir pour son bonheur, et qu’elle n’a débouché que sur l’échec complet ; mais elle reste vivace.
Au départ, les dirigeants noirs pensèrent que l’indépendance de Cuba suffirait pour venir à bout de la discrimination raciale ; ensuite ils se dirent que l’acculturation du Noir et les titres universitaires règleraient le problème. Mais ils finirent par comprendre qu’il fallait des lois qui désignent et qui envoient en prison les discriminateurs, en faisant évoluer de pair la sensibilité générale, la conscience, et la nature humaine... Les lois devinrent ainsi la solution miracle, entre les mains du Parti communiste. Le Noir, en suivant cette école, s’est montré prêt à se battre, et il l’a fait, en tant que « Cubain », en tant qu’ « ouvrier », en tant que militant politique, et même en tant que « paysan », mais non pas en tant que « Noir », alors que c’est justement sous cet angle qu’il est maltraité dans chacun de ces domaines d’activité. Cette tactique aussi naïve qu’inefficace doit être imputée au complexe d’infériorité qui s’abat sur toute race vaincue matériellement et moralement. Nos Noirs les plus circonspects éprouvaient une certaine honte de tout ce qui est noir, depuis la musique jusqu’à la religion : ils considéraient que c’est seulement en s’effaçant comme tels, en cessant d’exister comme tels, en s’assimilant jusqu’à se confondre autant que possible avec la classe dominante, que le Noir pourrait « progresser », ce qui de leur point de vue signifiait une absorption totale de la science, de l’art, de la morale des Blancs.
Rien d’étonnant, donc, au fait qu’ils ne voulussent pas se battre en tant que Noirs. Nos Noirs cultivés n’étudiaient, et c’est encore le cas, que les Grecs et les Romains, le catholicisme, et les philosophes chinois. Ils pensaient que nos maux venaient du tambour, des danses, de l’africanité, et autres sottises naïves que la propagande de la classe dirigeante leur avait inculquées. Ils parvenaient ainsi à se rendre encore plus méprisables, car ils n’avaient pas la dignité de défendre leur propre lignage. Et la race dominante s’est approprié les tambours, elle nous a imités dans ses danses, elle a assimilé tout ce qui, dans l’africanité, pouvait être sujet à l’assimilation ! Et que reste-t-il aux Noirs après cela .... ?
Cette position, évidemment erronée, amenait les Noirs à chercher la cause de leur malheur en eux-mêmes : ils n’avaient pas d’argent pace qu’ils étaient « gaspilleurs », ils n’accédaient pas aux hautes magistratures parce qu’ils n’étaient pas « instruits », ils n’étaient pas admis en mille lieux divers parce qu’ils ne savaient pas se conduire « correctement ». De sorte que les théoriciens de cette positon brûlaient plus d’énergie à lutter contre les Noirs qui voulaient organiser leurs frères, qu’à chercher la cause de notre misère dans l’esclavage et l’institution de l’héritage individuel, à chercher la cause de notre absence dans certaines hautes sphères au niveau de notre manque d’organisation, et celle de notre exclusion de divers lieux au triste fait de ne pas constituer une force sociale et économique. Passant le plus clair de leur temps dans une adoration toute orientale pour le maître, ils n’avaient plus le temps de rendre justice aux Noirs, qui étaient pourtant leurs propres frères. Finalement, cette attitude assimilationniste a eu beau changer de nom, elle est actuellement complètement discréditée.
L’ « intégrationnisme », terme utilisé aux Etats-Unis, désigne aussi la politique du gouvernement américain de ces trente dernières années, une politique hostile à la ségrégation et à la discrimination ; elle se propose d’intégrer la nation comme un tout compact et homogène, au point de vue civique et politique. Mais il n’y avait aucune raison pour importer ce terme, issu d’une réalité très différente de la nôtre, car la discrimination à Cuba emprunte d’autres chemins. [...] Pour lutter contre la discrimination, quelle que soit la doctrine et le programme que l’on adopte, il faudra organiser les discriminés et c’est seulement de façon exceptionnelle que les discriminateurs seront présents. [...]
Est-ce que les Blancs doivent être admis dans les organisations noires ? Nous devons garder présent à l’esprit que la classe dominante n’a jamais la moindre envie de se mêler à la classe dominée, bien au contraire, elle fait tout pour s’en éloigner, et c’est justement là que réside la substance du préjugé et de la discrimination qui s’en suit. Si la race dominante avait envie de frayer avec la race dominée, elle lui aurait déjà ouvert toutes grandes les portes de ses organisations, et les « intégrationnistes » s’y seraient précipités ; mais il n’en a pas été ainsi, et cela signifie qu’ils ne vont pas se précipiter pour entrer dans les nôtres, si l’occasion se présente. Mais acceptons généreusement l’hypothèse que les Blancs viennent vers nos associations en nombre suffisant pour que cela devienne un phénomène social significatif. Que se passerait-il ensuite ? Eh bien tout simplement, comme ils ont le pouvoir économique, qui se traduit de mille manières dans la vie courante, nous ne pourrions pas soutenir la concurrence, et ils finiraient par monopoliser l’attention de nos femmes. Et du fait de ce même pouvoir économique, ils constitueraient toujours la majorité des membres, au moment de payer les cotisations, et quand il faudrait voter, ils présenteraient des candidatures blanches qui gagneraient en toute légitimité : voilà comment ils nous voleraient nos associations, qui sont pourtant le produit des efforts et de la ténacité de générations entières de Noirs, nos aïeux. D’ailleurs, si nous annoncions une semblable ouverture, aussi puérile que déshonorante, cela accroîtrait chez les Blancs le mépris qu’ils éprouvent déjà pour les Noirs. [...]
Nous qui voulons faire du Noir une force économique, sociale et politique, on nous appelle de façon méprisante les « négristes » ; mais nous avons adopté cette dénomination, car il nous semble que cette création lingüistique est bien la seule chose sensée qu’on doive aux intégrationnistes ; oui, est négriste celui qui aime les Noirs plus que les individus de toute autre race, et nous ne pouvons ni ne voulons renier le fait que nous appartenons à ce groupe. Nous les négristes n’avons pas honte de notre race, de nos traditions ni de la culture de nos ancêtres. Pour nous, c’est notre organisation, franchement centrée sur la classe sociale, qui est la priorité. Il n’y a pas de parti politique, ni de secte religieuse, ni d’institution d’aucun autre ordre, qui ait pour nous plus d’importance que celle-ci. Camarades, devenir négristes, voilà notre mot d’ordre.
AIME CESAIRE
TOUSSAINT LOUVERTURE
Au commencement est Toussaint Louverture et sans Toussaint, il n’y aurait point eu de Dessalines, cette continuation. Bien sûr la situation historique de Toussaint est malaisée, comme celle de tous les hommes de transition. Mais elle est grande, irremplaçable : cet homme comme nul autre constitue une articulation historique. En tout cas, il y a un bon moyen d’apprécier son rôle et sa valeur. C’est de lui appliquer le critère cher à Péguy : de mesurer de quel étiage il a fait monter le niveau de son pays, le niveau de conscience de son peuple. On lui avait légué des bandes. Il en avait fait une armée. On lui avait laissé une jacquerie. Il en avait fait une révolution ; une population, il en avait fait un peuple. Une colonie, il en avait fait un Etat ; mieux, une nation. Qu’on le veuille ou non : tout dans ce pays, converge vers Toussaint, et de nouveau irradie de lui. C’est bien un centre que Toussaint Louverture. Le centre de l’histoire haïtienne, le centre sans doute de l’histoire antillaise. Quand pour la première fois, il fit irruption sur la cène historique, bien des mouvements étaient en train ; commencés par d’autres, mais arrêtés à mi-course, languides, impuissants à s’achever : le mouvement blanc vers l’autonomie et la liberté commerciale ; le mouvement mulâtre vers l’égalité sociale ; le mouvement nègre vers la liberté. Tous ces mouvements, Toussaint les unit, les continua, les approfondit. Quand il s’en alla, le triple mouvement était achevé ou en passe de l’être. A vrai dire avec lui, s’en allait Saint-Domingue. Mais c’est que Haïti était née. La première de toutes les nations noires.
Quand Toussaint-Louverture vint, ce fut pour prendre à la lettre la Déclaration des Droits de l’Homme, ce fut pour montrer qu’il n’y a pas de race paria ; qu’il n’y a pas de pays marginal ; qu’il n’y a pas de peuple d’exception. Ce fut pour incarner et particulariser un principe ; autant dire pour le vivifier. Dans l’histoire et dans le domaine des droits de l’homme, il fut, pour le compte des nègres, l’opérateur et l’intercesseur. Cela lui assigne sa place, sa vraie place. Le combat de Toussaint-Louverture fut ce combat pour la transformation du droit formel en droit réel, le combat pour la reconnaissance de l’homme et c’est pourquoi il s’inscrit et inscrit la révolte des esclaves noirs de Saint-Domingue dans l’histoire de la civilisation universelle. S’il y a dans le personnage un côté négatif –difficilement évitable d’ailleurs eu égard à la situation –c’est en même temps là qu’il réside : de s’être davantage attaché à déduire l’existence de son peuple d’un universel abstrait qu’à saisir la singularité de son peuple pour la promouvoir à l’universalité. Insuffisante synthèse sans doute, mais qui donnait le branle décisif à l’histoire haïtienne. C’est pourquoi l’Intercesseur mérite bien le nom que le donnent ses compatriotes d’aujourd’hui : le Précurseur.
LEON-GONTRAN DAMAS
NAISSANCE ET VIE DE LA NEGRITUDE
Que sous l’influence des sons –des danzons, de la rumba, de la merengue –la négritude soit née, non pas en Afrique, mais aux Antilles ; qu’elle ne soit plus exclusivement le fait d’Africains restés sur la Terre-Mère, où est le drame ? Mieux placés que d’autres, les intéressés eux-mêmes, loin de trouver à redire, en tirent fierté et gratitude. […]
Outre-atlantique, aux Antilles, en Guyane, comme en Amérique, les survivances des cultures africaines et les divers mouvements, les diverses formes nouvelles données à ces cultures dans le contexte moderne prennent là-bas, Outre-Atlantique, quelquefois une telle acuité, une telle ferveur, que nous autres Antillais et Américains, nous ne pouvons que dire notre gratitude à nos frères d’Afrique, d’avoir parfois beaucoup mieux que nous fait reconnaître et respecter les valeurs essentielles de la culture africaine. Les Antillais ont donné un accent tout à fait particulier à ce mouvement qui, vous le savez, déborde le cadre classique de la culture, et qui concerne toutes les dimensions générales de l’activité humaine.
Les Antillais –peut-être parce qu’ils ont été déracinés deux fois– ont beaucoup plus souffert à travers leurs œuvres, beaucoup plus souffert que beaucoup d’Africains, des limites et des servitudes qui ont été artificiellement imposées à la culture africaine. Mais, au fait, qu’est ce que cette négritude qui a déjà fait couler beaucoup d’encre ?[…]
L’Evènement n’eût pu, dès la fin de la Première Guerre mondiale, se produire sans le vent venu de l’extérieur, et dont le souffle si vivifiant et vivificateur pour les Antilles, vent venu de France et des Amériques, devait accélérer Là-Bas l’éveil d’une conscience régionale et ethnique. Elevée jusqu’alors dans l’admiration inconditionnée de la société et de la culture métropolitaine, l’élite se rapprochait de la masse, et l’une et l’autre se découvraient une âme antillaise et prenaient peu à peu conscience d’appartenir à un groupe humain spécifique. Certains sujets auxquels il valait mieux ne pas toucher devenaient de moins en moins tabous. On ne pouvait jusqu’alors parler d’esclavage ni proclamer sa fierté d’appartenir à la race noire sans faire figure d’exaltés ou de grands marginaux. C’est que l’élite était atteinte, sans s’en douter, d’un complexe d’infériorité, que René Menil explique historiquement comme une conséquence de l’instauration dans la conscience des esclaves à la place de l’esprit (africain) refoulé, d’une instance représentative du maître, instance instituée au tréfonds de la collectivité et qui doit la surveiller comme une garnison. L’indifférence quasi méprisante de naguère se muait en un intérêt donné de la part de l’ancienne génération et en un enthousiasme sincère chez la nouvelle.
Cependant la conscience de race s’était bel et bien éveillée chez les Antillais, dont l’attitude, en qui concerne la leur propre, différait de celle des Noirs américains, des Brésiliens, des Cubains, par la politique d’assimilation à outrance, de gallicisation, de blanchiment, dont ils faisaient les frais. Issus des croisements de deux races, noire et blanche, nourris de culture latine, ignorants de l’histoire de leur propre pays, de leur propre continent, a fortiori de l’histoire de la race noire, ils avaient fini par se tourner vers l’élément dont il leur semblait pouvoir tirer plus d’honneur et de fierté.
Toute autre était la situation chez les Noirs américains –parallélisme qui s’impose, en la circonstance. Bien qu’ils ne fussent pas non plus de race pure, le mépris systématique dont l’Amérique blanche a toujours fait preuve à leur égard poussa ces mêmes Noirs américains à rechercher, du point de vue historique, culturel et social, des motifs de fierté dans le passé de la race noire. C’est ainsi que l’idée de race, par la nécessité d’apporter une solution au problème ethnique aux Etats-Unis au lendemain de l’Abolition de l’esclavage, est devenue la dominante de leur préoccupation. […]
Le terme « Négritude » qui couvre aujourd’hui une plus vaste compréhension, revêtait des significations bien précises au cours des années 1934-1935, à savoir que le Noir cherchait à se connaître, qu’il souhaitait devenir un acteur historique, un acteur culturel et non point simplement un objet de domination ou un consommateur de culture. Nous avons donc pris sur nous-mêmes de concentrer nos efforts à la réhabilitation de notre patrimoine africain. Il n’était nullement de notre intention de ressusciter une Afrique du passé, de transformer l’avenir en une sorte de musée. Mais nous pensions que la vie ne pouvait être fondée que sur une prise de conscience du passé, une prise de conscience claire, critique et certainement sélective. Et ce mot de Négritude lancé au moment le plus raciste de l’histoire, le mot Nègre, nous l’avons accepté comme un défi. Nous affirmions ainsi notre volonté d’être nous-mêmes –mais n’est-il pas également vrai que si cela était possible, c’était grâce aux leçons que nous avait enseignées l’humanisme européen ? Je me rappelle ce que disait André Gide : On ne peut être soi-même que dans la mesure où l’on devient conscient de sa différence. Il nous fallait prendre conscience des nôtres, dans la mesure où nous voulions dépendre des réserves de notre passé, l’utiliser comme point de départ pour un nouveau bond en avant, un bond qui nous conduirait dans le monde moderne. Mais nous voulions insister sur le fait que nous ne tenions pas à nous replier sur nous-mêmes, à élever des barricades contre nous-mêmes. Nous étions convaincus que cette prise de conscience de nous-mêmes, cette affirmation de nos particularités, déboucheraient naturellement sur l’universel. Mais notre objectif était d’approcher l’universel non point en reniant le particulier, mais en nous y réfléchissant profondément.
Nous n’aurions pu choisir une meilleure tribune que celle-ci pour parler des rapports que nous souhaitions voir établis entre le monde et nous-mêmes, nous qui sommes convaincus que le monde a besoin de la culture africaine, comme nous avons nous-mêmes besoin de la culture occidentale. La preuve évidente, en effet, est que ce mouvement de Négritude n’aurait pu venir au monde sans la contribution essentielle de la culture européenne. On pourrait donc définir la Négritude en disant que c’est le point de jonction, le point d’impact peut-être, de la civilisation européenne et de la prise de conscience artistique des hommes de nos pays, des hommes de nos continents. Eh bien, cette culture, notre culture, s’ouvre sur le monde. Pour citer Césaire, tous les hommes de culture l’ont dit, tous nos hommes politiques l’ont dit, et tous nos hommes de culture l’ont répété. Il n’y a rien de plus anti-africain que le racisme, que la haine de l’autre, que le refus de l’autre. Depuis le Moyen Age, tous les explorateurs ont découvert cette ouverture de la nature essentielle de l’homme noir, orienté vers l’universel, vers tous les courants étrangers quelles que soient leurs origines. Et je crois, maintenant plus que jamais, que c’est ce qu’il nous faut. Toynbee, le grand historien de la civilisation, discernait deux attitudes devant les contacts civilisateurs : il y a des gens qui résistent aux influences en se repliant sur eux-mêmes et il y en a qui, au contraire, choisissent d’accueillir les éléments étrangers même au prix de renoncements personnels. Eh bien, la gloire de l’Afrique, ses mérites, c’est précisément d’avoir rejeté ce dilemme, d’avoir toujours souhaité transcender cette antinomie.
EN GUISE DE CONCLUSION : LA RESISTANCE D’IGNACE
Juste après Delgrès, Ignace est considéré comme la seconde grande figure historique de la Guadeloupe. Certains pensent qu'il est la figure la plus symbolique, car bien avant 1794, date de la première abolition, il avait déjà cassé les chaînes et s'était retiré dans les bois avec ses « nègres marrons» dont il avait fait un groupe bien organisé. Dès les premiers jours il s'était rallié à Victor Hughes, emmenant sa bande avec lui. Il s'était révélé un excellent élément dans les combats qui opposèrent Victor Hughes aux Anglais; il fut dont promu Commandant. A l'inverse de Delgrès qui était cultivé et poète à ses heures, Ignace ne savait ni lire; ni écrire. Charpentier de profession, on le disait brutal et grossier: il détestait tout ce qui se rattachait à l'esclavage et vouait donc une haine farouche aux tenants de ce système bestial. On l'a souvent comparé à Dessalines, en Haïti. En effet seul Ignace avait su concevoir dès l'expulsion de Lacrosse (Novembre 1801) un programme cohérent pour l'avenir de la Guadeloupe. Avec Massoteau mort lors de l'embarquement de Petit Canal, il avait lancé le mot d'ordre d'indépendance, proposé de former un Gouvernement purement guadeloupéen et de lever une armée capable de défendre la Guadeloupe.
La stratégie de Delgrès et Ignace en se scindant en 2 groupes était simple : Ignace à la tête d'une centaine d'hommes devait faire diversion, soulever les travailleurs des ateliers de la Grande-Terre et user les troupes françaises en marches et contremarches.
Ainsi dans la nuit du 23 Mai 1802, Ignace traversa la Rivière Salée avec sa troupe grossie en route et comprenant des ouvriers, des cultivateurs et des pères de famille, tous dressés contre le rétablissement de l'esclavage.
S'étant établi aux Abymes, il adressa à la population de la Grande-Terre la proclamation suivante: « Je vous somme de vous joindre à moi pour renvoyer les brigands de Français qui sont venus troubler votre repos et votre tranquillité». Langage rude, propre à Ignace, mais qui avait le mérite d'être clair et efficace. C'est donc à une foule de Noirs décidés que se heurte l'expédition lancée par Dumoutier, Commandant de la garnison de Pointe-à-Pitre ; cette expédition échoue totalement. Mais sous l'ordre de Richepance, Pelage s'était lancé à la poursuite d'Ignace. Parvenu à Petit-Bourg, il se rendit par la mer à Pointe-à-Pitre d'où il battit le rappel des troupes.
Ignace s'était installé dans la redoute de Baimbridge qui domine la ville (aujourd'hui morne Chauvel) et y avait fait hisser un immense drapeau rouge. Mais ce fortin abandonné par les Français ne disposait pas de munitions ni d'armement lourd. Le 25 Mai au matin, Pelage lança l'attaque et jusqu'à 15 heures la bataille fit rage : la puissante artillerie de Pelage et Gobert avait eu raison de la défense du Fort. Vers 18 heures Pelage lança l'assaut final, et ses hommes achevèrent les vaincus dans un effroyable carnage. Selon Sainte Croix de La Roncière, Ignace se voyant cerné de huit soldats ennemis se fit sauter la cervelle en s'écriant: «Vous n'aurez pas l'honneur de me prendre la vie ». Mort en brave, Ignace demeure un exemple pour tous les Guadeloupéens fiers de leur identité. Ignace avait deux fils: l'un est mort durant les combats de la Redoute, l'autre fut assassiné le lendemain à Pointe-à-Pitre par un peloton d'exécution. La tête d'Ignace défigurée fut exposée comme trophée Place de la Victoire. Le bilan de la bataille fut lourd: 650 morts furent dénombrés et 250 personnes furent faites prisonnières. Mais Gobert et Pelage n'en restèrent pas là : 100 des prisonniers (dont le fils Ignace) furent fusillés le 26 Mai 1802 sur la Place de la Victoire et 150 autres à Fouillole le 27 Mai. Pelage reçut des éloges de la part de Richepance pour son comportement durant les combats.
Lorsque tout fut fini pour toute récompense de sa trahison Pelage fut jeté au cachot puis déporté. Cette fin classique dans toute l'histoire du peuple noir, classique du comportement des leaders de la "Férocité Blanche" devrait faire réfléchir les actuels partisans, parmi les Noirs, de complicités, trahisons, arrangements divers allant même jusqu'à participer au lynchage d'autres Noirs avec "les descendants des bourreaux qui perpétuent l'injustice" (comme ce fut le cas récemment pour notre frère Dieudonné) . Ils espèrent des miettes, ils n'auront rien ! Ils serviront de kounichettes (larbins), de paillassons (carpet-bagger) mais on se souviendra d'eux comme de bountys (noirs à l'extérieur, blancs à l'intérieur...).
Collectif de la Marche du 22 mai 2005
ANNEXES
ANNEXE 1
Ce discours a été prononcé par Willie Lynch au bord du fleuve James dans la colonie de Virginie en 1712. Lynch était un propriétaire d’esclaves anglais des Caraïbes. Il fut invité pour enseigner ses méthodes aux propriétaires d’esclaves. Le terme « Lynching » (lyncher) est probablement dérivé de son nom.
SALUTATIONS
Messieurs, je vous salue ici sur la rive du fleuve de James en l’année mille sept cents douze de Notre Seigneur. D'abord, je vous remercie, messieurs de la colonie de la Virginie, de me faire venir ici.
Je suis ici pour vous aider à résoudre certains de vos problèmes avec les esclaves. Votre invitation m'a atteint sur ma modeste plantation des Antilles, où j'ai expérimenté avec quelques-unes des plus récentes et des plus anciennes méthodes pour le contrôle des esclaves. La Rome antique nous envierait si mon programme est mis en application. Alors que notre bateau accosta au sud du fleuve James, nommé après notre roi illustre -dont nous chérissons sa version de la Bible- j'ai vu assez pour savoir que votre problème n'est pas unique. Tandis que Rome utilisait des cordes et du bois comme croix pour tenir les corps humains en grand nombre le long de ses chemins, vous utilisez ici l'arbre et la corde occasionnellement.
J’ai aperçu le corps d'un esclave mort pendu à un arbre quelques kilomètres en arrière. Vous ne perdez pas seulement des réserves de valeurs par la pendaison, vous avez des soulèvements, les esclaves s'enfuient, vos collectes ne rapportent pas le bénéfice maximum, vous souffrez d'incendies occasionnels, vos animaux sont tués. Messieurs, vous savez quels sont vos problèmes. Je n'ai pas besoin de les énumérer, je suis ici pour vous présenter une méthode afin de les résoudre. Dans mon sac ici, j’ai une méthode complète pour contrôler vos esclaves noirs. Je garantis à chacun d’entre vous qu’une fois instaurée correctement, elle contrôlera les esclaves pendant au moins trois cents ans. Ma méthode est simple ; n'importe quel membre de votre famille ou de votre entourage peut l'utiliser.
J’ai tracé les grandes lignes d'un certain nombre de différences parmi les esclaves, et je prends ces différences et les rends plus grandes. J'utilise la méfiance et l’envie pour gouverner. Ces méthodes ont fonctionné dans ma modeste plantation des Antilles et cela fonctionnera dans tout le Sud. Prenez cette simple petite liste de différences, et méditez dessus. En première place dans ma liste il y a l’âge, mais il est là seulement parce qu'il commence par A. Le second point, c’est la couleur ou teint, puis il y a l’intelligence, la taille, le sexe, l’échelle des plantations, le statut sur la plantation, l’attitude des propriétaires, puis d’autres paramètres, si les esclaves vivent dans la vallée, sur une colline, à l'est, à l'ouest, au nord, au sud, ont les cheveux fins, ou les cheveux bruts, ou sont grands ou trapus.
Maintenant que vous avez une liste de différences, je donnerai des conseils pour l’action, mais avant cela, je vous assure que la méfiance est plus forte que la confiance, et que l’envie est plus forte que l’adulation, le respect ou l’admiration. L'esclave noir, après réception de cet endoctrinement, ré-alimentera de lui-même l’esclavage pour des centaines d'années, peut-être des milliers.
N'oubliez pas que vous devez monter le vieux mâle noir contre le jeune mâle noir, et le jeune mâle noir contre le vieux mâle noir. Vous devez utiliser les esclaves a peau foncée contre les esclaves à peau claire, et les esclaves à peau claire contre les esclaves a peau foncée.
Vous devez utiliser la femelle contre le mâle, et le mâle contre la femelle. Il faut également que vos domestiques blancs et que les commandeurs se méfient de tous les Noirs, mais il est nécessaire que vos esclaves vous fassent confiance et dépendent de nous. Ils doivent nous aimer, nous respecter, et ne faire confiance qu’à nous. Messieurs, ces préceptes sont vos clés pour la commande. Utilisez-les. Que vos épouses et vos enfants les utilisent, ne manquez jamais une occasion. Utilisez cette méthode de façon intense pendant une année, les esclaves eux-mêmes resteront perpétuellement méfiants.
Merci messieurs,
Willie Lynch
ANNEXE 2
J.O. n° 119 du 23 mai 2001 , Loi dite « Loi Taubira »
Loi n° 2001-434 du 21 mai 2001 tendant à la reconnaissance de la traite et de l'esclavage
en tant que crime contre l'humanité (l). L'Assemblée nationale et le Sénat ont adopté,
le président de la République promulgue la loi dont la teneur suit :
Article 1er : La République française reconnaît que la traite négrière trans-atlantique ainsi que la traite dans l'océan Indien d'une part, et l'esclavage d'autre part, perpétrés à partir du XV° siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l'océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l'humanité.
Article 2 : Les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l'esclavage la place conséquente qu'ils méritent. La coopération qui permettra de mettre en articulation les archives écrites disponibles en Europe avec les sources orales et les connaissances archéologiques accumulées en Afrique, dans les Amériques, aux Caraïbes et dans tous les autres territoires ayant connu l'esclavage sera encouragée et favorisée.
Article 3 : Une requête en reconnaissance de la traite négrière transatlantique ainsi que de la traite dans l'Océan Indien et de l'esclavage comme crime contre l'humanité sera introduite auprès du Conseil de l'Europe, des organisations internationales et de l'Organisation des Nations Unies. Cette requête visera également la recherche d'une date commune au plan international pour commémorer l'abolition de la traite négrière et de l'esclavage, sans préjudice des dates commémoratives propres à chacun des départements d'outre-mer.
Article 4 : Le dernier alinéa de l'article unique de la loi n° 83-550 du 30 juin 1983 relative à la commémoration de l'abolition de l'esclavage est remplacé par trois alinéas ainsi rédigés :
« Un décret fixe la date de la commémoration pour chacune des collectivités territoriales visées ci-dessus ; « En France métropolitaine, la date de la commémoration annuelle de l'abolition de l'esclavage est fixée par le gouvernement après la consultation la plus large ;
« Il est instauré un comité de personnalités qualifiées, parmi lesquelles des représentants d'associations défendant la mémoire des esclaves, chargé de proposer, sur l'ensemble du territoire national, des lieux et des actions qui garantissent la pérennité de la mémoire de ce crime à travers les générations. La composition, les compétences et les missions de ce comité sont définies par un décret en Conseil d'État pris dans un délai de six mois après la publication de la loi n° 2001434 du 21 mai 2001 tendant à la reconnaissance de la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité. »
Article 5 : À l'article 48-1 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, après les mots : « par ses statuts, de », sont insérés les mots : « défendre la mémoire des esclaves et l'honneur de leurs descendants ».
La présente loi sera exécutée comme loi de l'État. Fait à Paris, le 21 mai 2001.
Par le Président de la République : Jacques Chirac, Le Premier ministre : Lionel Jospin
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TABLE DES MATIERES
AVERTISSEMENT
PRESENTATION
TEXTES FONDATEURS
1. Proclamations de Toussaint Louverture et de Louis Delgrès (1797-1803)
2. Xavier Tinc, « De l’Esclavage aux colonies françaises et spécialement à la Guadeloupe, (1832)
3. Frederick Douglass, « Mémoires d’un esclave» (1845)
4. Anténor Firmin, « Rôle de la race noire dans la civilisation » (1885)
5. « Mission providentielle : les idées de Maceo, chef de la race noire à Cuba » (1895)
6. W. E. B. Dubois, “Ce que John Brown nous a légué” (1909)
7. Juan René Betancourt, « Négrisme et intégrationnisme » (1959)
8. Aimé Césaire, « Toussaint-Louverture » (1960-1981)
9. Léon-Gontran Damas : « Naissance et vie de la Négritude » (1968)
EN GUISE DE CONCLUSION : LA RESISTANCE D’IGNACE
ANNEXES : 1. Les recommandations de William Lynch
2. La « Loi Taubira » (2001).
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Dans la même collection:
1. Le Manifeste judéo-nazi d’Ariel Sharon (épuisé)
2. Des juifs résistent au sionisme (épuisé)
3. Nèg’Marrons d’hier et d’aujourd’hui (épuisé)
4. Négrophobie (épuisé)
5. Palestine : la résistance s’appelle Hamas
6. Pour l’éradication du sionisme
7. Croyants unis dans l’antisionisme
8. Le lobby pro-israélien et la tyrannie du néo-libéralisme
9. La liste de Dieudo
Par un collectif d’associations et
Entre la Plume et l’Enclume
Contact : plumenclume@orange.fr