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L'ENCLUME
Vient d'être publié par les Editions Ramkat. Il est consacré à L’Etat Juif de Théodore HERZL (1860 - 1904) et aux Protocoles des Sages de Sion.
L’objectif de l’auteur est réévaluer le rôle de la France et de la langue française dans l’histoire du sionisme d’une part, de la judéophobie de l’autre. En effet, on a tendance à minimiser, après coup, quel a été le poids de Paris pour un Herzl rédigeant son Etat Juif, dans les années 1895-1896, et on voudrait faire croire désormais que le texte français n’est qu’une traduction parmi d’autres du Judenstaat.
Jacques Halbronn s’inscrit en faux contre une telle représentation qui n’est qu’une reconstruction tardive, tout comme il n’hésite pas à souligner que les antisémites accueillirent favorablement et ce, jusque dans le Berlin nazi des années Trente, les thèses sionistes. Il semble, par ailleurs, que Herzl ait voulu éviter dans sa brochure, encore marquée par ses tentatives pour convaincre l'élite juive parisienne, toute mention du sionisme.
En ce qui concerne la genèse des Protocoles, s’il est bien connu que le Dialogue aux Enfers entreMachiavel et Montesquieu de Maurice Joly (1868) fut mis à contribution et que le coup d’Etat de Napoléon III y est transposé, J. Halbronn montre que le texte ainsi obtenu ne correspondait pas encore aux Protocoles tels qu’ils ont pu circuler au lendemain de la Première Guerre Mondiale, en ce qu’ils étaient avant tout un document antimaçonnique et non point antisémite. A partir du moment où les éléments maçonniques furent élagués, on aboutissait à un ouvrage d’une autre tonalité.
Ce faisant, la dimension prophétique des Protocoles en ce qui concerne les agissements des Juifs s’en trouve singulièrement relativisée, le texte ayant été retouché au vu des événements, depuis l’émergence du sionisme herzlien (Congrès de Bâle de 1897) jusqu’à la Déclaration Balfour de 1917 et le choc de la Révolution bolchévique.
Avec les deux volumes de Prophetica Judaica, nous assistons à une déconstruction de textes, en quelque sorte canoniques, parmi ceux, en dehors de la Bible, qui ont connu la diffusion la plus large dans l’Histoire du livre imprimé. On soulignera en particulier l’effort fourni en faveur de l’iconographie, ce qui permet au lecteur d’avoir un contact direct avec les sources et de s’assurer de leur existence, qu’il s'agisse de documents authentiques ou contrefaits.
Jacques HALBRONN, Président du Centre d’Etudes et de Recherche sur l’Identité Juive (CERIJ), docteur en Etudes Hébraïques (Ecole Pratique des Hautes Etudes, Ve Section et Université Paris III), auteur du Monde Juif et l’Astrologie, dans l’étude qui accompagne ces documents, s’est notamment intéressé à la préhistoire manuscrite de L’Etat Juif et des Protocoles des Sages de Sion, selon des méthodes qui sont celles qui avaient présidé pour son Prophetica Judaica Aleph, consacré aux Centuries.
Les Protocoles comme texte démaçonnisé
[...] Nous ne reviendrons pas sur le détail de notre démonstration.5 Selon nous, l’ouvrage de Joly aura servi à rédiger un texte antimaçonnique. On serait ainsi passé d’un dialogue imaginaire aux Enfers entre Machiavel et Montesquieu à un débat tout aussi imaginaire au sein d’ une assemblée maçonnique puis seulement, par la suite, à une transposition au sein d’une assemblée judaïque voire sioniste. On connaît certes l’existence d’une littérature antijudéo-maçonnique6 qui souligne le rapprochement entre deux courants, et les Protocoles appartiennent à cette littérature plutôt qu’à celle plus générale de l’antijudaïsme ou de l’antisémitisme.
La différence est importante en ce qui concerne l’objectif poursuivi par la littérature antimaçonnique et cela n’est plus guère perçu quand on lit de nos jours les Protocoles des Sages de Sion. On serait passé de la thèse d’une population non juive contrôlée par les juifs à une attaque directe et exclusive dirigée contre les Juifs et il serait intéressant de comprendre les raisons d’une telle évolution, d’un tel décrochage. Si l’antimaçonnisme date, en revanche, l’antisémitisme est toujours florissant. En ce sens, les Protocoles des Sages de Sion seraient la contrefaçon d’un texte antijudéomaçonnique remanié, retouché, pour ne plus être qu’antisémite.
Quand on parle de la circulation des Protocoles des Sages de Sion en Russie, la question se pose de savoir si l’on visait ainsi les juifs ou les franc-maçons ou supposés tels. Il semble bien que le faible nombre de Juifs en France encore dans la seconde moitié du XIXe siècle - autour de 100.000, pour environ 40 millions de Français - ait semblé quelque peu disproportionné. Il apparaît ainsi qu’il y ait eu syncrétisme et que les menaces respectives représentées par les Juifs et par les Franc-Maçons, lesquels ne se fréquentèrent guère à une certaine époque7, aient été pour ainsi dire combinées comme constituant un seul et unique ensemble, d’où l’expression de judaïsantes pour des personnes à la solde des Juifs. Les juifs, au demeurant, étaient considérées comme aisément identifiables à la différence de leurs créatures. Celui qui est visé serait “plutôt un judaïsant aux fonctions les plus en vue car Judas n’opère bien qu’au moyen d’intermédiaires et il sait y mettre le prix. Mais c’est lui qui dirige dans les coulisses.” Un Adolphe Crémieux personnifiait ce lien entre Maçonnerie et judaïsme. Un certain
Ansonneau écrit encore en 1924 : “La Franc-Maçonnerie qui est incontestablement d’origine juive est pour les Israélites un instrument d’action et de combat dont ils se servent secrètement. Les Juifs, si remarquables par leur instinct de domination, par leur science innée du gouvernement ont créé la Franc Maçonnerie afin d’y enrôler les hommes qui n’appartiennent pas à leur race, s’engageant néanmoins à l’aider de leur oeuvre et à collaborer avec eux à l’instauration du règne d’Israël parmi les hommes” (p. 7) La fondation de l’Alliance Israélite Universelle, en 1860, allait plus encore peut être que le sionisme renforcer une telle représentation d’un Juif voulant étendre son influence sur le monde entier.
Ainsi, une campagne visant à se méfier d’une partie de la population non juive se serait transformée en une remise en question de la seule présence juive, cette fois travaillant pour son propre compte. En fait, à partir du moment où les Juifs eux- mêmes, du moins par le truchement des Sionistes admettaient la possibilité d’un départ, ils se désignaient ipso facto comme bouc émissaire.
Sans l’existence d’un sionisme - tant juif que chrétien d’ailleurs - on serait probablement resté avec un diagnostic de paranoïa chez ceux qui exprimaient une telle crainte diffuse et mal définie. En revanche, le sionisme allait confirmer, aux yeux de ces dénonciateurs du “trio”, la justesse de tels propos, à savoir la pseudo-intégration des Juifs en France. En acceptant l’hypothèse d’un départ, les Juifs ou du moins ceux qui prétendaient parler en leur nom, apparaissaient comme le maillon faible et dès lors le texte anti maçonnique pouvait-il se transformer en Protocoles des Sages de Sion. Katz note : “au début les Franc Maçons étaient nommés les premiers, les Juifs en second ; par la suite, en Allemagne surtout, le slogan devint Juifs et Franc Maçons.“ (p. 259)
A vrai dire, il est quelque peu insolite de voir des Catholiques accuser leurs adversaires directs Protestants et Maçons de collusion avec les Juifs, en pratiquant l’amalgame avec ces derniers ; dans la mesure même où le christianisme n’est pas lui-même épargné de par son caractère de “nouvel Israël”.
Un Eliphas Lévi, ésotériste, cité par un Nilus, commentateur des Protocoles, aura d’ailleurs renforcé cet amalgame entre judaïsme et maçonnerie mais ce faisant on peut se demander si un tel amalgame n’était pas somme toute favorable aux juifs car dès lors que la société était ainsi judaïsée bien au-delà du noyau juif, le fait d’évacuer les juifs n’aurait pas régler le problème : devant l’ampleur de la tâche inquisitrice, on ne pouvait que déclarer forfait. Il se produisit donc un étrange processus : on reprocha à la fois aux Juifs de rayonner sur toute une partie de la société environnante, puis on laissa entendre qu’il suffirait de s’en prendre aux Juifs pour que le problème fut réglé.
On comprend que le seul fait de laisser entendre qu’un texte ait pu être conçu, dès son origine comme visant les seuls juifs constitue un contresens et un anachronisme, et que l’on saute ainsi un chaînon. Rappelons qu’un scandale comme celui de l’Affaire Dreyfus n’aurait pu avoir lieu dans la Russie tsariste en raison même de la non accession des Juifs à des positions éminentes dans l’armée.
Selon nous, le texte de Joly ne fut donc pas utilisé directement pour élaborer un texte anti-juif,
visant une population bien précise comme c’était le cas en Russie où les Juifs étaient nettement moins assimilés qu’en France, mais bien pour constituer un texte anti judéo-maçonnique visant la situation française post-révolutionnaire. C’est à partir de ce document anti-judéomaçonnique valant pour la société française (dont les ouvrages de Gougenot des Mousseaux et de Chabauty sont l’expression la plus frappante) et offrant de fait un processus d’assimilation pouvant inquiéter que les Russes élaborèrent les Protocoles des Sages de Sion, s’inspirant par ailleurs du phénomène sioniste, lequel au demeurant était marqué par la situation des Juifs en Europe Orientale. La comparaison entre la situation des Juifs dans ces deux parties de l’Europe, à la fin du XIXe siècle, montre assez la nécessité de telles retouches, mais il n’en reste pas moins que c’est dans ce va et vient entre ces deux espaces que le sionisme et l’antisémitisme modernes se constituèrent dialectiquement.
A propos d’antisémitisme, force est de constater que on a attribué à un élément - les Juifs - les attributs de l’ensemble initialement concerné tout comme on a fini par réserver les attaques contre le judéo-maçonnisme aux seuls Juifs.
Jacques Halbronn Paris, le 30 mars 2003
http://ramkat.free.fr/shalb6.html
http://plumenclume.net/textes/2006/halbronn032003.html