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ENTRE LA PLUME ET L'ENCLUME

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Alain de Benoist : "Mais où est le courage aujourd'hui?"

Pensée unique, nouvelles censures

(extraits d'une conférence prononcée à Pars en 1997)

www.alaindebenoist.com/pdf/pensee_unique_nouvelles_censure.pdf

 

[...] Mais où est le courage aujourd'hui ? En 1997, les résistants au nazisme ne

risquent pas grand chose, sinon le ridicule, et les mots d'ordre qui pouvaient

hier valoir à leurs auteurs la déportation ou la mort ne sont plus aujourd'hui que

des incantations dispensatrices de bonne conscience, en même temps que

des passeports assurés pour le monde des médias et de l'édition. Le courage,

aujourd'hui, ce n'est donc pas de dénoncer le « fascisme » avec soixante ans

de retard, mais bien plutôt de s'en prendre au politiquement correct, au pouvoir

des multinationales et à la démocratie de marché. Face aux idées qui ne sont

dans l'air du temps que parce qu'elles sont devenues sans risque, ce couragelà,

il est vrai, n'ouvre pas droit aux honneurs. Il est seulement conforme à

l'honneur — au singulier.

La censure est de tous les temps, et la propension à l'intolérance est l'une

des composantes de l'esprit humain. Il y a toujours eu dans le passé des

idéologies dominantes, et tous les régimes se sont, à des degrés divers,

employés à normaliser le corps social et à étouffer les opinions non

conformes. Que la censure fasse aujourd'hui retour n'en est pas moins

révélateur, car ce retour s'effectue à une époque et dans une société qui

prétendent reconnaître et garantir la liberté d'expression. L'article 11 de la

Déclaration des Droits de l'homme fait de « la libre communication des idées et

des opinions un des droits les plus précieux de l'homme ». La loi sur la liberté

de la presse du 29 juillet 1881 proclame dans son article premier que

« l'imprimerie et la librairie sont libres ». Mais ce n'est plus vrai. Alors que dans

les pays de l'Est, aujourd'hui libérés de l'emprise soviétique, la parole est

entièrement libre, alors qu'aux Etats-Unis le premier amendement de la

Constitution permet la libre expression de toutes les opinions, la France est

aujourd'hui, avec l'Allemagne probablement, le pays du monde occidental où la

liberté d'expression est dans les faits le plus sévèrement limitée.

« Pas de liberté pour les ennemis de la liberté » est un vieux refrain, qui

pose depuis toujours la question de savoir comment on définit la liberté et,

surtout, qui est habilité à en désigner les « ennemis ». Au XIXe siècle, les

socialistes révolutionnaires qui dénonçaient l'exploitation sociale étaient

poursuivis devant les tribunaux pour « excitation à la haine ». On fait le même

reproche aujourd'hui à qui ne se prosterne pas devant l'idéologie des droits de

l'homme. La liberté d'expression, à en croire certains, se limiterait aux opinions

tolérables. Mais c'est en réalité le contraire, et c'est bien toujours ainsi qu'elle a

été définie par ceux qui se sont battus pour la faire triompher. La liberté

d'expression n'aurait aucune valeur si seuls pouvaient en bénéficier ceux qui

émettent des opinions que tout un chacun estime justes et raisonnables. Parce

qu'elle est la condition première de la libre formation des idées, et donc de

l'existence d'un débat démocratique, la liberté d'expression n'a de sens que si

les opinions les plus choquantes, les plus offensantes, voire les plus inexactes

ou les plus absurdes, s'en voient aussi garantir le bénéfice, pour cette simple

raison que, si tel n'était pas le cas, jamais il n'aurait été nécessaire d'en

proclamer le principe.

La vérité est que la liberté d'expression est indivisible, et qu'elle cesse

d'exister dès qu'on lui assigne des limites. La vérité est que la censure est

intolérable, quels qu'en soient les motifs, l'identité de ceux qui en sont les

victimes et les conditions dans lesquelles elle s'exerce. Aucune censure n'est

intellectuellement défendable, aucune d'ailleurs n'est efficace. Aujourd'hui,

ceux qui condamnent la censure sont accusés d'être complices des censurés.

Cette accusation en forme de chantage est elle aussi intolérable. Parmi les

idées ou les thèses aujourd'hui frappées d'interdit, il y en a certainement de

détestables ou d'absurdes. (Le drame, c'est qu'on n'ose même plus le dire, de

peur de hurler avec les loups). Mais s'il y a des opinions détestables, les lois

qui prétendent les interdire sont plus détestables encore. Il ne s'agit donc pas

tant ici de plaider en faveur des censurés que de plaider contre la censure,

non de prendre la défense de tel ou tel en particulier, mais d'affirmer le droit

de tous à s'exprimer.

Le maccarthysme et le système soviétique ont disparu, mais les héritiers de

Jdanov et de McCarthy sont toujours là. Encore sous Staline ou McCarthy les

délateurs étaient-ils parfois obligés de dénoncer pour conserver leur travail ou

leur liberté. Aujourd'hui, nous voyons à l'oeuvre des délateurs qui se livrent à la

délation sans que rien ne les y oblige. Manger le vomi du sénateur McCarthy

ne les dégoûte pas, tout affairés qu'ils sont à confectionner leurs dossiers, à

rassembler leurs fiches, à lancer des excommunications et à fulminer des

anathèmes. Ils s'indignent à l'occasion des dénonciations dont faisaient l'objet

les Juifs sous l'Occupation, mais en dénonçant à leur tour ceux que l'idéologie

dominante met à l'index, ils se comportent de la même façon. Tout cela dans

un climat que Cornelius Castoriadis a très justement caractérisé par la

« montée de l'insignifiance »31 et, bien entendu, sous d'excellents prétextes

moraux. Dans la société de surveillance généralisée vers laquelle nous allons,

et qui dispose d'ores et déjà de moyens de contrôle de la vie publique et privée

que les régimes totalitaires eux-mêmes n'ont jamais eus, tous les motifs sont

bons pour tenir à l'écart, exclure et marginaliser.

J'ai dit les motifs profonds de cette vague d'intolérance : la mauvaise

conscience des repentis, l'inculture grandissante, qui pousse ceux qui n'ont

plus les moyens de répondre à calomnier plutôt qu'à réfuter, la peur enfin

d'une Nouvelle Classe dont les membres, depuis longtemps sélectionnés, non

sur leurs capacités réelles, mais sur leur aptitude à se faire sélectionner, privés

de références fortes et coupés du peuple, vivent dans la terreur de perdre

leurs privilèges et leurs postes. J'ai dit également les objectifs de la censure :

disqualifier une famille d'esprit qui ne doit plus avoir le droit à la parole,

désigner des boucs émissaires pour éviter de se voir demander des comptes,

détourner l'attention des pathologies du système actuel, passer un anneau

dans le nez à l'opinion, faire de l'abjuration publique des pensées mauvaises la

condition première de la reconnaissance médiatique et sociale.

Ce système de censure durera ce qu'il durera. Mon sentiment est qu'il

s'effondrera de lui-même sous l'effet de son propre mouvement. Un jour

viendra où, comme on commence à le voir déjà, les dénonciateurs n'auront

plus d'autre ressource que de se dénoncer entre eux. Pour l'heure, nous

sommes entourés de moralistes qui prétendent nous faire gémir sur notre

indignité supposée. Mais nous, nous n'avons à nous repentir de rien. C'est

pourquoi, en attendant que, comme cela s'est produit ailleurs, il se trouve dans

notre pays un groupe d'intellectuels suffisamment courageux pour prendre

l'initiative d'une démarche collective contre la nouvelle Inquisition32, aussi

longtemps que nous serons vivants, nous continuerons à parler. Aussi

longtemps que nous serons vivants, nous continuerons à tenir une parole

dissidente et à défendre les prérogatives de la pensée critique. Aussi

longtemps que nous serons vivants, nous continuerons à oeuvrer au travail de

la pensée. A un moment où la normalisation bat son plein, il s'agit une fois de

plus d'en appeler au rassemblement des esprits libres et des coeurs rebelles. A

bas la censure ! Et vive la liberté !

A. B.

Notes:

31. La montée de l'insignifiance , Seuil, 1996.

32. En Allemagne, sous le titre « La liberté d'opinion est en danger », cent écrivains,

intellectuels et journalistes ont publié, dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung du 17 mai 1996,

un manifeste pour exprimer leur inquiétude de voir adopter des « lois spéciales et entamer des

poursuites contre des éditeurs, journalistes et auteurs, même scientifiques, à cause de leurs

déclarations portant sur des questions relevant de l'histoire contemporaine ». En Italie, un autre

manifeste, intitulé « Laicismo, libertà di stampa e di ricerca storica » ( Il Manifesto , 3 mars 1995),

qui dénonçait « la tendance en Europe à résoudre les débats historiques dans les salles de

tribunaux », a été signé par un groupe d'historiens et d'intellectuels, en majorité de gauche,

parmi lesquels Bruno Amoroso, Franco Cardini, Domenico Losurdo, Claudio Moffa, etc.



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