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ENTRE LA PLUME ET L'ENCLUME

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[Alain Finkielkraut est poursuivi en diffamation par le cinéaste israélien Eyal Sivan, pour incitation à la haine raciale par l'association pro-palestinienne CAPJPO et par l'association noire COFFAD... Exceptionnellement, il a daigné se présenter le 14 février 2007 devant les magistrats, pour une audience en appel. Eyal Sivan l'y a accusé d'avoir tout fait pour empêcher que son film "Route 181" soit largement vu en France, et de s'ériger en chasseur d'ennemis d'Israël depuis une position fort confortable en France; Finkielkraut avait amené comme témoin Bernard Henry-Lévy, son complice aux postes clés pour décréter des fatwas dans les médias et dans le showbizz.]

 

Alain Finkielkraut, ou l'introduction du journalisme dans la philosophie

par Jean-François Poirier

 

Karl Marx pensait qu'une question bien formulée contenait déjà sa réponse. Le difficile n'est pas de répondre aux questions, comme voudraient nous le faire croire les jeux télévisuels, c'est de la poser avec justesse. Pareil pour un problème, construire un problème, c'est-à-dire donner à la réalité d'une époque une forme pensée qui oblige à un choix, est infiniment plus difficile que de sortir de sa hotte des solutions d'expert, qui sont toujours des « paroles verbales » qui n'engagent pas celui qui les prononce.

Alain Finkielkraut, comme quelques autres « philosophes » de sa génération, a vu dès les années 80 que, si la philosophie voulait continuer à être exposée en public, il était tout-à-fait chimérique de vouloir imposer ses questions et de construire soi-même les problèmes. Le monopole des questions et des problèmes appartient dorénavant aux hommes du Journal et du JT, et aux « intellectuels » est dévolu le seul soin d'apporter des réponses et des solutions. On comprend que d'authentiques philosophes, comme Gilles Deleuze, aient tenu en piètre estime le dialogue et le débat, car celui qui laisse à son interlocuteur l'initiative de la question, celui qui répond à la demande, a déjà perdu, a déjà perdu sa liberté de penser.

Comme les questions se sont faites toujours plus triviales et plus vulgaires, on se souvient du célèbre : « Alors Dédé tu bandes toujours ? » adressé par un télévisionnaire à quelqu'un qui fut un espoir de la jeune philosophie française, les réponses ont suivi le même cours. Elles ont dégringolé sur la pente du scabreux et ont fini par faire des ricochets dans le cloaque du tout-à-l'égout des « prises de parole ». La dernière prise de parole de Finkielkraut a été sollicitée par le Haaretz . Celui-ci était trop content à la fois de donner la libre parole à quelqu'un qui pouvait ainsi apparaître privé de sa liberté d'expression dans son propre pays et de piéger un membre du très arrogant « Institut d'études lévinassiennes » de Jérusalem, venu enseigner aux Israéliens ce qu'est le véritable judaïsme grâce à des hommes formés à la grande tradition de la pensée française et destinés, pour certains, à occuper un jour un fauteuil à l'Académie elle aussi française, ces pauvres gens ayant dû se résigner, dans un douloureux déchirement, à ce que l'avenir soit à Tel-Aviv, tout en gardant l'intime conviction qu'« il n'est bon bec que de Paris ». Il fallait passer un degré de plus dans le litigieux pour que la parole marque un but et, après s'être moqué du « sanglot de l'homme blanc », passer à la vraie gaudriole made in France , celle du blanc qui rit du noir. « Négro rigolo, bicot pas rigolo parce que avoir couteau », fait dire Queneau, dans Loin de Rueil , si notre mémoire est bonne, à l'un de ces piliers de comptoirs français qui ont emporté toutes les victoires sur tous les champs de bataille, que ce soit celui de la guerre, du sexe ou de la technologie automobile.

Il est vrai que les « bicots » ont donné du fil à retordre depuis quelque temps et qu'ils n'ont pas voulu du deal que leur a proposé la mitterrandie au travers de ses associations SOS racisme et de ses slogans : Touche pas à mon pote. « On ti protige, ti peux rentrer dans la boîte de nuit et faire ton souk, si on ti embête on est là à la sortie et on fait sa fête au videur et au patron, en échange tu nous accordes le droit d'Israël à la siquirité. » Mais les petites têtes brunes et bouclées se sont révélées avoir un cerveau et elles n'ont pas marché dans la combine. D'où le déchaînement de l'islamophobie sur les ondes, sur les écrans. Alors il est apparu bon de ressouder l'alliance du veau français et du prédateur sioniste, un peu mise à mal ces derniers temps par des diktats toujours plus impérieux et plus comminatoires et de plus en plus mal ressentis par le troupeau, en tombant à bras raccourcis sur un groupe pas trop organisé qui pourrait faire les frais de l'esprit blagueur des Français. On allait broyer du noir.

Force est de constater avec dépit que les Noirs se sont organisés illico. Mince, eux aussi avaient un cerveau ! François Mitterrand qui est l'incarnation du Français contemporain par excellence , collaborateur et résistant, de gauche et de droite, drapé dans une éthique littéraire de pacotille et petit Rastignac du Sud-Ouest, a donné la formule de ce qui allait être désormais la dimension et la portée de la politique française : jadis on faisait de la politique à échéance d'une année mais maintenant la perspective s'est raccourcie à une semaine. C'est l'accélération de l'histoire dont parlait Élie Halévy, l'inventeur de l'expression. Il s'agit de trouver un expédient, jusqu'à la prochaine élection mais c'est encore bien loin, jusqu'au prochain conseil des ministres, jusqu'à demain matin peut-être. C'est très exactement ce qu'on peut appeler une politique « à la petite semaine ». On aurait tort de fustiger un « retour du racisme scientifique ». Plus personne ne croit au racisme biologique, ce sont plutôt des débris d'affect, des haines comme on dit, qui vont flotter sur la mare des réponses, et des solutions. La tâche d'un intellectuel médiatique comme Alain Finkielkraut est alors de nous montrer que la politique intelligente, calculée, prévoyante fait sans cesse cascader, cascader l'intelligence, et que la pensée n'est qu'une pétarade. Le penseur qui affronte à visage découvert l'autorité injuste est un idiot, comme le voyait très bien Leo Strauss à propos de Socrate, il meurt pour rien. Sa tâche est désormais de ravaler en toutes occasions la pensée à une affaire viscérale, de la compromettre dans les micmacs les plus sordides. Finkielkraut sait mieux que personne, qu'une parole sérieuse, honnête, intelligente, signifierait son congé immédiat. Il nous semble généreux envers lui de demander à ce qu'il soit congédié de la radio du service public où il officie depuis des temps immémoriaux. Menacé d'être chassé s'il n'est pas assez servile, chassé réellement pour avoir été trop servile, nous lui donnerions le loisir de penser, tout en polissant ses lentilles, au cruel dilemme de celui qui veut continuer à causer dans le poste en restant libre de ce qu'il dit et de donner ainsi une belle revanche à la pensée française effectivement bien défaite. Alors il pourrait, sait-on jamais, un jour devenir philosophe.

 

Jean-François Poirier

 


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