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ENTRE LA PLUME ET L'ENCLUME

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Une sournoise ethnose

Entretien avec Thierry Badjeck (II)

 

Maria Poumier : Thierry Badjeck , le procès que vous avez intenté à la société Aéroports de Paris pour discrimination raciale a débouché sur une sanction contradictoire : vote employeur est condamné à vous verser de lourds dommages et intérêts, ainsi qu'à vos trois camarades solidaires, pour de multiples violations de vos droits. Pourtant, les juges n'ont pas estimé devoir retenir l'accusation capitale, celle de discrimination raciale.

 

T. B. : Cette décision était attendue. Le Conseil de Prud'hommes a superbement ignoré la plupart de nos demandes pourtant articulées sur des évidences pour chacune d'elles. Il va de soi que le simple fait de les considérer aurait inéluctablement obligé le juge à condamner l'employeur. Je tiens ce jugement pour un déni judiciaire de racisme, contre lequel je vais évidemment interjeter appel.

 

M. P. : En somme c'est « circulez il n'y a rien à voir ! ». Il s'agit de faire tenir la thèse suivant laquelle la discrimination raciale n'existe pas dans la pratique en France?

 

T. B. : Mes collègues et moi, avons été déboutés du chef de discrimination au motif ahurissant que nous n'en apportions pas la preuve. Parallèlement l'employeur a été condamné pour « licenciement sans cause réelle ni sérieuse » et pour « violation du droit de retrait ». Et pourquoi donc aurait-il licencié des salariés saufs de tout reproche selon son propre aveu, et affichant respectivement 6, 16, 19 et 20 ans d'ancienneté ? Ces actes ne sont pas neutres et l'absence de discrimination n'est manifestement pas crédible.

 

Le Conseil a choisi la défausse et n'a rien voulu voir au-delà du forfait. Or c'est le principe même de la fraude d'être motivée par quelque chose de sous-jacent. Mais le plus grave est certainement l'inconséquence juridique au sujet de la supposée « absence de preuve » mentionnée et réitérée quasiment à tous les paragraphes de la décision. Je sais lire et à tout le moins interpréter les textes y compris les dispositions légales. Il faut savoir qu'au regard des textes en vigueur, il n'incombe pas aux victimes d'apporter la preuve, mais seulement de réunir les indices présomptifs d'une discrimination. Cette présomption établie suffit à inverser la charge de la preuve sur l'employeur, obligé dès lors de démontrer par des faits que sa décision est étrangère à toute discrimination. Le législateur a dûment partagé la charge de la preuve en matière de discrimination parce que logée dans le rapport à autrui elle est par nature insidieuse et ne laisse que très peu de traces.

 

M. P. : On a peine à croire qu'une telle méconnaissance de la loi ait été mise en action involontairement par un magistrat…

 

T. B. : Non seulement l'employeur a été incapable de démontrer la neutralité de sa décision d'écarter ma candidature a priori à un poste de cadre, mais pire, les documents qu'il a produits à l'appui de sa défense sont pour la plupart des faux grossiers qui se contredisent l'un l'autre, construits a posteriori pour les besoins de la cause, et que j'ai matériellement confondus comme tels. Bien que ces faux aient servi à me discriminer, le juge a dit que mon intérêt à agir face à ces faux n'était pas fondé ! C'est comique !

 

M. P. : D'ailleurs votre employeur est allé fouiller dans votre vie privée pour se défendre, et dans un domaine bien précis : à propos de textes que vous avez écrits au sujet de la Traite Atlantique.

 

T. B. : Là encore le juge n'a vu dans cette traque -en violation de mes droits fondamentaux à la recherche, à la réflexion et à l'expression- aucune motivation raciste ! La sensibilité à la Traite Atlantique serait donc déjà une prédisposition au délit ? Et ma curiosité relèverait donc du pouvoir de la direction de mon entreprise ? Et cela entrerait naturellement dans l'évaluation morale d'un salarié pour peu qu'il soit noir ? C'est l'employeur qui s'est accablé par la série d'exactions frauduleuses que nous avons dénoncées, et qu'il a cru pouvoir enterrer en licenciant quatre personnes un an après la dénonciation des faits. Ces licenciements étaient un avertissement pour tous les employés, c'étaient des représailles pour l'action en justice que nous avions entreprise. Les Prud'hommes ont condamné Aéroports de Paris pour « licenciements sans cause réelle ni sérieuse » et ont néanmoins ignoré la cause originelle qui les motivait. C'est extraordinaire !

 

M. P. Votre employeur a aussi répandu la rumeur : « Badjeck et Dieudonné, c'est blanc bonnet et bonnet blanc », pour casser toute la solidarité qui aurait dû s'enclencher naturellement.

 

T. B. C'était une diversion grotesque. Mais cela n'a pas marché auprès des citoyens, au contraire ! Nous avons reçu le soutien spontané de milliers d'individus qui nous ont spontanément témoigné leur sympathie et leur solidarité notamment via Internet. Ce soutien s 'est exprimé par-delà l'absence de celui que nous étions en droit d'attendre des associations, des syndicats et des institutions mandatées pour lutter contre les discriminations. Et croyez bien que celles-ci n'avaient besoin d'aucun prétexte, ni Dieudonné, ni aucun autre, pour donner des gages de soumission à leurs maîtres et se défiler.

 

M. P. Dans le cas des mésaventures de Dieudonné aussi, le mépris raciste pour son projet de film sur le Code Noir a été virulent, et fatal…

 

T. B. : Comme beaucoup d'autres, j'ai eu à prendre des postures critiques dans le débat citoyen notamment sur Internet à propos de sujets divers dont la Traite Atlantique au moment de la sortie de l'ouvrage de Grenouilleau qui a fait débat. Mais que la défense d'Aéroports de Paris n'ait retenu (pour aggraver mon cas !) que mes textes sur la Traite Négrière est en soi instructif sur la permanence raciste qui rôde sur cette cause. Je le répète : la Traite fut une horreur qui a irrémédiablement entaché notre expérience historique. Il faut dépassionner cette expérience historique pour l'objectiver en interrogeant les faits de manière contradictoire et renouvelée. Il faut aussi respecter l'injonction mémorielle qui interpelle malgré eux les descendants d'esclaves et ceux qui entendent se définir comme tels, et qu'enfin le deuil se fasse et qu'une mémoire apaisée soit transmise à la génération suivante.

 

M. P. Vous donnez là l'un de ses contenus au mot d'ordre de réparation qui, depuis l'abolition de l'esclavage, refait régulièrement surface, et qui va certainement être à l'ordre du jour de la prochaine conférence internationale contre le racisme qui se tiendra à Durban en 2009, sous l'égide de l'ONU.

 

T. B. : On n'y échappera pas, ni au travail de mémoire ni au rétablissement de l'histoire, sachant pour le premier point que le deuil est un moment qui ne se décrète pas. La crispation générale parmi les intellectuels français à ce sujet est d'autant plus étrange que le débat ne concerne pas la France en particulier mais bien tous les Etats esclavagistes de l'Europe. Mais encore une fois je ne vois pas le lien avec mon employeur et la légitimité qu'il aurait à régler ma conscience et mon intérêt pour cette histoire-là.

 

M. P. : Votre réflexion est d'autant plus riche que vous êtes à la fois Africain et Vendômois…

 

T. B. : Je suis à la fois héritier de ceux qui ont commis la Traite négrière et descendant de ceux qui en furent les victimes. A partir de cette double appartenance je revendique un droit et une légitimité qui m'autorise, plus que quiconque, à prendre la parole au titre de cette sombre histoire. J'en suis et l'héritier et le comptable, c'est tout. Je n'en tire ni aura protectrice ni culpabilité, je m'efforce de comprendre. Mais alors, de quel droit mon employeur entend-il me bâillonner ?

 

M. P. : Et l'histoire de l'esclavage n'est pas sans rapport avec le doctorat en épistémologie de l'industrie que vous aviez entrepris.

 

T. B. : Mes recherches sur les conditions de possibilité du phénomène industriel m'ont fatalement confronté à un des premiers moteurs énergétiques que fut la force de travail asservie dans les îles à sucre. Mes préoccupations sur cette matière et sur cette période de l'histoire sont donc multiples et légitimes. Le simple fait pour la défense d'Aéroports de Paris d'avoir exhibé ce que je dis et pense à ce propos à l'occasion d'un conflit professionnel et à l'effet de me discréditer moralement est en soi confondant de l' ethnose qui traverse notre différend.

 

M. P. : Chacun a compris que vous posez une question de fond, qui engage toute la société française. Vous nous avez bien expliqué l'abdication des syndicats, étrangement solidaires du patronat, et celle des institutions officielles censées combattre le racisme. Quelle a été l'attitude des associations noires ?

 

T. B. : Ces organes aussi ont dûment été sollicités par nous ou par le collectif qui nous soutient. Nous expliquerons tout cela le moment venu sur la place publique en toute transparence. Mais pour ces figurants qui les dirigent, nous n'étions guère intéressants dès lors qu'il ne s'agissait pas pour nous de jouer au noir de service sur le mode compassionnel d'une part et que mes 3 témoins (blancs) n'étaient pas des messies humanitaires type Arche de Zoé d'autre part, mais qu'il s'agissait tout simplement d'exiger que s'applique la loi commune, peu importe le prestige de l'entreprise et de ses dirigeants et le rang social des victimes.

 

M. P. : Votre combat n'a donc eu aucun écho chez ces gens-là ? C'est un révélateur de leur véritable fonction !

 

T. B. : L'accueil très silencieux de notre réintégration par décision de la Cour d'Appel est éloquent de la part des cercles qui prétendent promouvoir les droits de la « communauté noire ». Depuis cette victoire singulière qui crée pourtant un précédent, c'est la soupe à la grimace, comme si mes amis et moi leur avions servi un cadavre à table ! En vérité, certaines personnes, des « noirs » de préférence, sont sciemment exposées dans le forum public pour faire obstruction à toute velléité d'organisation contre les discriminations touchant ces citoyens-ci en particulier. D'autres occupent des places relativement médiatisées pour perdre en toute initiative et faire de l'échec une coutume de résultat, le terme inéluctable de toute revendication sur ce terrain. C'est une méthode efficace pour dire aux victimes que les dés sont jetés à l'avance. Cela les dissuade à peu de frais de recourir à leurs droits. Mais ceux qui instrumentalisent et financent ces officines liges ont une grande responsabilité vis-à-vis de la République , ils instillent la haine de part et d'autre, pour constituer une offre politique.

 

M. P. : De leur côté, les médias agitent régulièrement le thème de l'intégrisme noir, l'extrémisme noir, le communautarisme noir, ce qui est une mise à jour de la tactique bien connue dans toute l'Amérique, du Nord au Sud, qui consiste à agiter l'épouvantail de la peur du noir, pour renforcer les pouvoirs en place.

 

T. B. : Croyez bien que si une de ces dimensions était réelle les noirs ne verraient plus leurs droits élémentaires constamment bafoués. Les associations « communautaires » ou «  droits-de-l'hommistes  » qui font de la « négritude » un fond de commerce, ne représentent guère que les convoitises faméliques de leurs dirigeants. Il s'agit pour l'essentiel d'aventuriers autoproclamés « leaders de la communauté noire » que des réseaux aux sombres desseins ont cooptés. Des velléitaires précisément sélectionnés pour leur disposition à la médiocrité. Le rôle de ces instruments doit être examiné et mis à nu à partir de faits et notamment à travers l'intérêt des officines qui financent ces machins en sous-œuvre. Leur bilan trahit leur servitude volontaire. C'est le vide absolu et il ne s'est quasiment rien produit de positif pour les noirs depuis la génération de Césaire. Ils n'ont mené aucune bataille sociale, intellectuelle ou juridique relative à la condition noire, ce qui eût contribué à la consolidation de l'idéal républicain qu'ils scandent à tout va. Au-delà des groupuscules éphémères qui naissent et disparaissent au gré d'octrois financiers, nous n'avions évidemment rien à attendre de tels faux-nez. Les loges parisiennes sont malheureusement bondées de misérables qui œuvrent contre le genre humain en monnayant la mélanine dont ils se posent en dépositaires. Ce sont des imposteurs qu'il convient de démasquer et de combattre.

 

M. P. : Vous pensez qu'un autre regroupement des noirs est possible ou souhaitable ?

 

T. B. : Il y a des noirs en France, mais il n'y a pas de communauté noire ; sinon ça se saurait, ce serait visible par exemple avec un vote noir massif dans un sens précis, ce qui n 'existe pas plus que le vote féminin, par exemple. En dehors des revendications autour des principes d'égalité et de justice sociale, quel serait d'ailleurs l'intérêt à se définir comme tel ? On s'interroge. La misère ne doit pas être érigée en fond de commerce, surtout en France où la loi constitutionnelle proscrit les déterminations ethniques ou raciales. C'est d'ailleurs le sens de notre action : surmonter les désignations qui enferment les gens dans des catégories raciales. L'expérience de la promotion communautaire montre que les victimes en ce domaine sont toujours instrumentalisées par des groupes d'intérêts (syndicats, associations, réseaux…) ou des partis qui leur confisquent leur parole et leurs revendications. Cependant, l'évidence est que lorsque vous êtes dominés en tant que groupe, vous n'avez d'autre choix que de réagir à partir de l'espace attributaire qui fait de vous une catégorie soumise. La race n'existe pas comme frontière biologique à l'intérieur de l'espèce humaine, mais dans la réalité il s'agit d'une catégorie politique bien concrète et je suis bien obligé de considérer le préjudice qui m'est fait en tant que je suis envisagé comme nègre, et ceci en vue d'entamer mes droits. Pour imaginaire qu'elle soit, la « race » engendre donc un préjudice bien réel dans le destin des noirs, et comporte des effets politiques et sociaux. C'est indéniable. La difficulté pour les victimes est de résoudre la contradiction, et de dépasser l'écueil de la désignation essentialiste -qui conduit fatalement à l'abîme- tout en étant contraint de se battre depuis ce lieu imaginaire.

 

M. P. Vous êtes un redoutable ferrailleur conceptuel…

T. B. : C'est en tant que nègre que j'ai été déclaré par mon employeur « inapte à l'analyse et à la synthèse », ce qui -soit dit en passant- a paru suffisant au juge pour considérer que je ne pouvais être cadre… et qu'il n'y avait donc pas de discrimination. C'est donc à partir de cette négritude d'abord accolée pour être aussitôt stigmatisée qu'il convenait de répondre. Et j'ai répondu à la mesure même d'une abjection à la fois inepte et inapte à réunir les moyens de ses prétentions visant à m'arraisonner et me réduire. En assurant seul ma défense, en relevant le défi dans un rapport de force et de moyens asymétriques, en déjouant les conspirations des alliés institutionnels de mes persécuteurs, les complicités associatives et syndicales, sans compter les conjurations d'avocats, c'est sur le plan logiciel que j'ai d'ores et déjà fait pièce à chacune de leurs bêtises.

 

M. P. : Et vous affectionnez une expression qui à elle seule, met en action un autre logiciel, celle de « nègre social ».

 

T. B. : C'est assigné comme tel, en tant que nègre social, un sous-homme à leurs yeux, que j'ai en effet tenu à rendre les coups intellectuels et juridiques. C'est sur ce terrain que j'ai été bafoué, c'est sur ce terrain qu'il convenait d'exprimer l'orgueil de mon identité avilie. Pour ces coalisés de la haine et de l'intrigue c'est déjà Phnom Penh.

 

Je crois sans immodestie que l'argumentaire de mes conclusions a obligé le magistrat à une contorsion intellectuelle qui entrera dans les annales de l'inconséquence juridique et littérale. Je vous rappelle que je ne suis que designer industriel de formation et que j'ai poursuivi des recherches en épistémologie. Je ne suis donc pas juriste mais j'ai pu me défendre. Toutes choses qui doivent être rapprochées de mon «  inaptitude affirmée par mon employeur à l'analyse et à la synthèse  ». Mais passons sur cette farce qui se fait des grimaces à elle-même…

 

Ce qu'il faut retenir des premiers résultats des procès que j'ai intentés à Aéroports de Paris malgré le rapport asymétrique, c'est moins l'intelligence somme toute moyenne qu'il nous a fallu pour combattre nos adversaires, mais plutôt le renversement décisif de ne laisser à personne le soin de confisquer notre parole. Il faut savoir que nos pseudo-représentants n'ont que les pouvoirs que nous leur abandonnons, qu'ils ne sont courageux qu'en meute, que leur honneur est frelaté et qu'ils craignent la lumière. Ils redoutent que cela se sache. Ca se saura.

 

M. P. : Il faudrait donc simplement une multiplication des batailles judiciaires comme la vôtre, pour faire avancer le respect réciproque ?

 

Au regard de cette expérience, de la solitude de notre combat vis-à-vis de cette prétendue « communauté noire » d'une part et les soutiens inattendus à cette cause venant de personnes non-concernées dans leur chair par la discrimination, tout démontre que les associations noires ne sont d'aucun intérêt pour cette cause. Il faudrait donc commencer par anéantir celles qui sont en place et n'existent que pour l'affichage des mendiants qui les dirigent, prêts à se laisser corrompre par les intérêts dominants, et heureux de soulager au passage une blessure narcissique. Tout regroupement de cet ordre en France est non seulement contraire à la Constitution mais n'obéit fatalement qu'à un agenda politicien et au final ne répond en rien aux intérêts des victimes. Pour toutes ces raisons, s'il y a une question « noire » elle relève forcément des politiques publiques qui doivent cesser d'en sous-estimer les effets, et à défaut, il conviendrait de la poser à l'échelle européenne, où elle s'exprime en termes identiques. Après tout les noirs payent des impôts dans ce pays et il appartient à l'Etat de faire respecter ses lois sans qu'une telle police soit déléguée à quelques individus choisis pour leur docilité. En France la discrimination est l'affaire de tous et à titre égal mon cas est emblématique, tout le monde a remarqué que mes témoins sont des « normaux », des blancs. Nul n'est propriétaire de sa misère sociale lorsqu'elle est structurelle.

 

A plusieurs égards le droit suffit même si ce n'est pas le seul levier sur lequel il faut agir. Mais la sanction est le miroir de la règle, elle lui est consubstantielle et les deux sont indissociables. Or l'accès au droit est problématique pour les victimes ; les syndicats, les associations ou encore les institutions qui sont censés accompagner les victimes organisent au contraire le déni du racisme. Et le racisme négrophobe est le plus dénié de tous.

 

M. P. Vous considérez que la République est en danger, que les institutions ne sont plus qu'une coquille vide ?

 

T. B. Certainement pas l'ensemble des institutions. Toutefois à certains égards, au niveau des droits fondamentaux de la personne, oui, elle est sinistrée. Une tendance générale creuse un écart entre les droits théoriques et les droits effectifs. Elle conduit dans les faits, à une justice censitaire que la République avait abolie. Chacun peut constater la paupérisation de la justice d'une manière générale, le règne de l'argent, les connivences entre obligés de réseaux, les conjurations d'avocats, les compromissions syndicales et dans notre cas, l'abdication de certains services administratifs : l'ensemble de ces nœuds complique l'accès à la justice dès lors réservée à ceux qui ont les moyens de poursuivre. De fait, il y a rupture d'égalité dans l'accès au droit.

 

M. P. Personnellement, il me semble que vous êtes mal compris parce que vous travaillez sur une matière très douloureuse : la redéfinition du « nous » qui fait la République , au moment où tout se globalise, où le changement d'échelle spatiale est déroutant, et où il y a une peur accrue de perte des repères, une panique générale face à l'étranger qui invoque ses droits dans le cadre de nos lois.

 

T. B. Pour ce qui nous préoccupe, je crois qu'il convient de distinguer le rejet immédiat de l'étranger de la ségrégation structurelle que trace la notion domaniale de frontière et qui nous ramène à l'Etat. En gros l'Etat fonctionne comme un syndicat de propriétaires et de bailleurs. Comme s'il s'agissait de savoir qui dans la Nation est propriétaire de par le sang et le sol, puis locataire, puis SDF, puis sans-papiers etc. Ceci permet de distinguer le rejet immédiat de l'étranger propre à toutes les expériences humaines, de la ségrégation structurelle que trace la notion domaniale de frontière entre « nous » et les « autres ». Il y a quelque chose de consubstantiel à l'Etat, sa frontière, qui fabrique nécessairement l'exclusion de l'autre. Je crois que le racisme tel que nous l'entendons est une invention, un produit, des Etats modernes. L'Etat c'est un « nous » politique qui s'est aussi construit au préjudice de ceux qui se situent au-delà, et le racisme est un produit de politique interne. Songez à quel point la pauvreté en Afrique est un sujet de politique intérieure en France au point de surgir régulièrement dans le débat électoral. Comment s'étonner alors que l'enfant noir né à Sarcelles, fils d'un autre noir, né à Nanterre fils d'immigré, soit envisagé comme une rémanence ici de la situation économique au Mali ou au Congo ? L'identité est paradoxalement plastique ; elle varie dans sa désignation de l'autre pour rétablir le même.

 

M. P. : L'Etat, tel qu'il repose sur ces sables mouvants, ne saurait être une limite à notre réflexion.

 

T. B. : Bien sûr, mais l'Etat, c'est le pouvoir. L'identité oblige la politique à la fluctuation pour sans cesse réinventer les frontières d'un « nous » exclusif. La géographie certes, mais de manière plus raffinée, la couleur de peau, le genre, la religion, le droit du sol, l'origine sociale, tout cela trace ces raccourcis et donne sa morphologie sournoise à l'Etat. Il y a plusieurs siècles d'une communauté de destin, parfois scellée dans le sang, entre la France et ses ex-colonies. Mais le dernier arrivé tchèque ou slovène s'y trouve plus légitimé. Ici la peau prime, là ce sera un autre critère. La frontière est autant politique qu'elle est symbolique, et la science la plus pointue, l'identification de l'ADN par exemple, peut y concourir. Peu importe que ce soit absurde, ça fonctionne, et ça structure l'imaginaire. On a du mal à se réveiller de nos idéaux mais le réel est fait de ce genre de constructions. Qu'ensuite au quotidien de l'entreprise cela se traduise par « Monsieur Badjeck devrait déjà s'estimer heureux de travailler dans une Grande entreprise telle qu'Aéroports de Paris » pourquoi feindre de s'en étonner ? C'est comme cela. Il faut traiter la question.

 

M. P. Casser le réflexe animal qui consiste à faire bloc selon un clivage instinctif blanc/noir vous semble donc à la fois possible, et libérateur pour tous ?

 

T. B. Absolument, que l'on soit dans la position de la victime ou du bourreau. Je pense que le sens de notre action servira autant à mes neveux blancs qu'à mes neveux noirs et au fil du temps je m'aperçois qu'elle est paradoxalement plus utile aux premiers qu'aux seconds. Il faut peut-être commencer par réduire les catégories actuelles. Les victimes ont incorporé (au sens biopolitique d'incarner la police des corps) les termes du rapport de force et ce faisant ne résistent pas. Dans cette distribution normative figurent différentes places où se loge la domesticité. Il y a un peu du maître dans la servitude et vice versa et c'est ce rapport qu'il faut subvertir.

 

Pour ce qui nous préoccupe, cela passe par un préalable objectif : le nègre occupe une position à part dans le discours et l'univers symbolique de l'Occident depuis 1492. On ne peut faire semblant de croire que seul le déni incantatoire suffira à changer cette situation fondamentale. Il s'agit d'un matériau inconscient dont il conviendrait de faire une approche de type phénoménologique. J'en veux pour preuve que dès qu'une discrimination négrophobe est dénoncée, le système et les acteurs répondent par des actions non concertées qui conspirent vers le même objectif : le déni. Le déni est un point attracteur de nos comportements en matière de discrimination négrophobe. Et cela est d'autant plus singulier qu'il ne peut s'agir d'un complot. De mon point de vue, seule une impression de l'ordre du tabou explique la régularité et l'homologie sociales de tels réflexes. Dans l'immédiat, il faut agir de manière absolument renouvelée pour imposer cette question à l'agenda politique et retrouver une parole vraie, ne plus s'en tenir à la parole confisquée par les imposteurs.

 

 

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