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L'Afrique répond à Sarkozy, Contre le discours de Dakar (éd. Philippe Rey, Paris, 2008, www.philippe-rey.fr )
Le projet même du livre impliquait un certain nombre de redites, et une citation immodérée de la prose catastrophique du duo Guaino-Sarkosy, dont le discours comporte plusieurs versions. La plus calamiteuse, qui figure « dans la toute première version officielle du discours, publiée par le quotidien national du Sénégal , Le Soleil , dans sa livraison du 27 juillet 2007 » signe, à terme, la condamnation à la mort politique du gouverneur plongé dans ses délires bonapartiens et ses comptes d'usurier : « ce sont des Africains qui ont vendu aux négriers d'autres Africains » (p. 10). L'affaire de l'Arche de Zoé est aussi vivement rappelée, par plusieurs auteurs.
Ceci étant, le volume, très riche (479 pages, 23 auteurs), comporte des articles remarquables. On comprend à cette lecture la diffusion de « l'afro-pessimisme » : tout se passe comme si, malgré la fin de l'époque coloniale, tous les boniments officiels finissaient comme à Thiaroye, où, le 1 er décembre 1944 à 3 h. du matin : « pour avoir osé réclamer leur salaire, des soldats d'Afrique, appelés « tirailleurs sénégalais », après avoir vaillament participé à la Grande Guerre , sur ordre des hautes autorités françaises, ont été lâchement massacrés » : voilà pour les Français, censés représenter le camp du bien. De l'autre côté, celui de l'occupant : « dans un village situé à quelques kilomètres de Lyon, Chasselay, les Allemands ont fait prisonniers environ deux cents « tirailleurs sénégalais » et quelques blancs. Tous les nègres ont été fusillés, et les blancs épargnés ! » (p. 49) On comprend la méfiance africaine, devant tous ceux qui mettent leur grandiloquence au service de leur soi-disant identité nationale, mais aussi devant tous les inconscients agis par les mêmes réflexes raciaux au moment de faire des choix.
Nous reprendrons ci-dessous quelques temps forts dont l'expression articule une vision très largement partagée par l'Afrique globale sur l'Europe globale, le monde noir sur la suprématie blanche. Des niveaux relevant du dogme religieux jusqu' à la justification pseudo-rationnelle des abus militaires, économiques, financiers, diplomatiques, jusqu'à l'idéologie de la francophonie. Espérons que le livre suscitera des réponses indignées qui à leur tour, justifieront dans le détail bien d'autres dénonciations et démonstrations qui font la solidité de l'ouvrage…
Makhily Gassama , coordinateur de l'ouvrage, ancien conseiller du président Senghor, l'inaugure avec l'exposé de ce « piège infernal », celui de la malédiction biblique sur le peuple de Cham, celui-ci couvrant, selon la Bible , depuis les Cananéens dont le génocide est si chaleureusement recommandé par le livre de Josué, jusqu'à tout ce qui, de près ou de loin, peut être rattaché à l'Afrique, pays des Kémites, comme s'appelaient eux-mêmes les Egyptiens. Comme tous les mythes fondateurs, celui de la suprématie blancobiblique est incohérent, piétine l'archéologie et l'évidence des faits, mais n'en reste pas moins redoutable et efficace, tout enfoui qu'il soit dans l'inconscient culturel des uns et des autres. En effet,
« on sait que le mythe du Déluge est fondé sur le salut de l'humanité pécheresse et sur l'alliance entre Yahvé et une «'humanité rénovée' dont Noé est le garant. Et voilà que Noé et les siens, ayant à peine échappé au châtiment divin, la malédiction tombe sur la progéniture de Cham, le premier pécheur de ‘l'humanité rénovée'. Piège infernal qui défie la raison et ébranle le cœur. » (p. 26).
Boubacar Boris Diop , romancier, journaliste et co-auteur avec François-Xavier Verschave et Odile Tobner de l'important ouvrage Négrophobie (Les Arènes, 2005), démolit définitivement l'image de notre président dans le chapitre « Françafrique : le roi est nul ». Il ne s'en relèvera pas.
Babacar Diop Bouba, spécialiste d'histoire ancienne, revient sur l'œuvre de Claudio Moffa ( l'Afrique à la périphérie de l'Histoire , L'Harmattan, 1995), et ses limites, dans la mesure où il tient absolument à maintenir le mythe de la barbarie africaine, malgré ses efforts pour réhabiliter certaines régions et leurs prouesses civilisationnelles : il la circonscrit à l'Afrique dite de l'intérieur. Moffa apparaît ainsi comme l'héritier des scrupules et des limites de Fernand Braudel, mais aussi comme le mentor du calamiteux duo Guaino-Sarkozy.
Kettly Mars , romancière et haïtienne, dans « Résonances outre-atlantiques », rappelle judicieusement que le président haïtien Aristide avait entrepris de demander réparation pour les 150 millions de francs or versés indûment par la république d'Haïti à titre de dédommagement pour l'abolition de l'esclavage entre 1825 et 1946.
[On sait que la décision des gouvernements haïtiens successifs d'honorer cette dette imaginaire se fondait sur l'hypothèse optimiste que la république d'Haïti serait ainsi protégée contre toute tentative de revanche militaire et d'invasion de l'île. C'était sans compter sur les Etats-Unis, qui se sont chargés de restaurer l'ordre néocolonial chaque fois que les anciennes métropoles européennes n'ont plus pu le faire, dans toute l'Amérique… et sont venus chasser Aristide manu militari en 2004.
Faut-il en déduire que toute exigence de réparations est vouée à l'échec, à la diffamation et à la vengeance sanglante, dès lors que ce sont des nègres qui la mettent en œuvre ? Question de rapport de forces ; et pour faire basculer le rapport des forces, la dénonciation des abus dans le versement de réparations pour d'autres crimes criminellement surévalués, au seul profit d'un Etat voyou et d'une maffia agissant à l'échelle globale, fait partie des outils indispensables. C'est un des mérites de Norman Finkelstein, auteur de L' Industrie de l'Holocauste et très sensible aux revendications des indigènes aux Etats-Unis, d'avoir ouvert cette tranchée, dans le combat pour le rétablissement des équilibres et du respect mutuel, à l'échelle de la planète.]
Bamba Sakho établit de façon claire et précise dans « Entre ruse et archaïsme » la liste des facettes criminelles de « l'occultation volontaire du système de prédation françafricaine » : quadrillage géostratégique du continent à partir de bases militaires, mainmise financière et contrôle de la monnaie, extorsion systématique des ressources, occupation quasi-monopolistique de l'espace économique, volonté d'imposer des Accords de partenariat Economiques (APE) déséquilibrés (p. 386-387).
Koulsy Lanko , Tchadien qui vit au Mexique et publie de la poésie en espagnol, développe magistralement les soubassements de la « mélanophobie, la gifle qui émascule » :
« Depuis la Bible , le Coran, l'esclavage ; depuis Napoléon, Gobineau, Hegel, Hitler, le Ku Klux Klan, l'apartheid, James Watson, le Nobel des ADN… Le préjugé est à la longue teigneux, si tendrement teigneux qu'il en devient un verdict sans appel, celui d'une condamnation à perpétuité, la damnation nous collant au séant comme la glu à l'arrière du gologo . Paraphrasons pour nous attarder dans ce registre : selon les autres humanoïdes, l'homme noir, pas tout à fait homme puisque n'étant doté que d'une mentalité prélogique, l'on devra travailler, sans relâche travailler à son progressif accomplissement, sa maturation, laquelle nécessitera des siècles et des siècles de transformation, de colonisation permanente virulente ou diffuse à souhait ! Ainsi soit-il ! Et cette lourde compréhension du temps qui n'a aucune prise sur le nègre ! Et cette lenteur incrustée dans chacune de ses cellules irrémédiablement sauvages, et cette absence d'âme et donc de salut ! Et cette âme si noire qu'elle en perdrait toute perfectibilité ! […] L'Histoire s'écrit par les vainqueurs, n'est-ce pas ? Comment donc celle-ci, élaborée par l'Occident, ne nous inscrirait-elle pas en creux ? Nous sommes les vaincus d'une guerre qui ne dit pas son nom . Hélas, nous a-t-on jamais appris pourquoi l'on nous guerroie depuis des siècles ? Nous le saurions que nous affûterions les armes adéquates… Osons démêler l'écheveau ! Serait-ce revanche d'un mal que l'on nous reproche ? Que l'on nous dise alors de quel crime odieux nous avons un jour été la cause ? De quel cruel agissement nous nous sommes rendus coupables pour que soit si profondément enracinée la haine de la revanche ? La mélanophobie comme toutes les autres horreurs de la pensée naîtrait-elle d'un désir animal jamais assouvi d'anéantissement de l'autre ? L'expression de cette gratuite volonté de puissance ? Mais beau diable pourquoi donc un peuple s'octroierait-il le privilège de dire la création autrement, se targuerait-il d'en éliminer gratuitement l'une des composantes ? (p. 184-185)
Ibrahim Sall , Sénégalais et spécialiste de Heidegger, dans « Les archipels des faux-semblants » reprend le réquisitoire africain contre Olivier Pétré-Grenouilleau, et traite à fond la question des intermédiaires :
« L'intermédiaire, qu'il soit contremaître ou lieutenant, cadre ou collaborateur, noir ou blanc, est la condition par excellence d'un pouvoir qui tient à sa survie. On ne tue pas quelqu'un qu'on ne voit pas. On n'accède pas à un absent. Le maître a raison d'éviter à tout prix, un face à face qui ne peut qu'être mortel. Il est seul, face à une meute qui lui oppose le nombre, la masse, l'énergie. Le maître n'a ni l'énergie ni la force, mais il doit tout de même les recueillir, les canaliser, les exploiter. Il y va de son pouvoir. Son rôle est d'organiser un espace de pouvoirs, de répartir les fonctions, et surtout de déléguer le travail aux intermédiaires. Où les choisir, ces intermédiaires qui tiennent les lieux et servent en cas de besoin de boucs émissaires, sinon dans la population des esclaves ? C'est parmi la foule en révolte qu'il faut recruter le profil idéal du collaborateur, former les contremaîtres qui en ont la vocation et le tempérament, en vue d'ériger l'interface indispensable entre le maître et les esclaves. » (p. 396-397).
Odile Tobner , épouse de l'écrivain Mongo Beti et actuelle présidente de l'association Survie, démontre avec des références précises que le hideux mépris de Sarkozy pour l'Afrique constitue une terrible régression dans « la vision de l'Afrique chez les présidents de la Cinquième République française » (p. 451-462).
Théophile Obenga , directeur d' ANKH, Revue d'Egyptologie et des Civilisations africaines , fait la critique des « Africanismes eurocentristes : source majeure des maux en Afrique » Son travail épistémologique est libérateur pour tout le spectre des sciences humaines, et pose les bases d'une science qui soit un outil de réconciliation et d'humanisation de l'homme, et non plus d'oppression occidentale. Aussi convient-il ici de citer largement son aperçu sur « l'urgence d'une rupture épistémologique », car il œuvre en profondeur pour la liberté de réflexion et de l'expression de celle-ci, en déconstruisant la « création des mythes anthropologiques par toutes les écoles africanistes occidentales des ‘études africaines' »
Théophile Obenga défend le terme d'afrocentricité, contre celui d'afrocentrisme. L'école afrocentrique française s'exprime entre autres sur le site www.africamaat.com , et ses apports sont brillamment synthétisés sur http://www.africamaat.com/article.php3?id_article=452 : autre lecture indespensable !
http://www.plumenclume.net/textes/2008/zoe/obenga-160408.htm