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Louis Sala-Molins: |
"L'historien n'est pas un ange" |
[Extrait de « D'histoires et de mémoires sans fin », post-face à Les misères des Lumières, Sous la Raison , l'outrage, rééd. Homnisphères, Paris, 2008)
[…] L'historien n'est pas un ange. Il patauge, comme chacun, dans les viscosités du réel, dans toute leur épaisseur sociologique, idéologique. Parfois modeste, il le sait et se surveille : il est admirable. Péremptoire souvent, il le sait, feint de l'ignorer et plastronne : il est pitoyable. Sa propre mémoire, son propre entendement, sa propre volonté interviennent dans les choix des histoires auxquelles il entend se mesurer, dans le choix des stratégies de recherche, dans la pondération des résultats. On apprend ça à l'école primaire. Rémond [1] disait ce qu'il disait et Chandernagor [2] dit ce qu'elle dit non parce que ce qu'elle dit traduit une vérité absolue, mais parce que les stratégies des idéologies n'ont jamais, en envahissant tous les champs, respecté et préservé un prétendu « sanctuaire » des historiens. Comme vous tous et moi, elle n'est pas ailleurs que dans l'histoire. Elle et son collectif ne veulent pas des lois « mémorielles », dont la loi Taubira ? [3] Dont acte, et point final. Elle et son collectif et d'autres avec eux prétendent tirer argument de la « neutralité » de l'Histoire pour casser les reins des combattants pour une certaine Histoire, pour une certaine Mémoire. Aussi facile qu'intenable.
Et voici un autre principe philosophique que je voudrais évoquer avant de mettre un point final à ces quelques réflexions autour de la réédition des « Misères des Lumières »[4] . J'en emprunte la formulation à quelqu'un qu'on n'accusera pas de légèreté conceptuelle ; « Nous sommes dans l'histoire. Nous ne pouvons nous comprendre hors de l'histoire. Nous ne pouvons concevoir l'historien au dessus de l'histoire, car l'historien est lui-même histoire. [5] » Ca, c'est Edgar Morin. Et c'est aussi le « B.A.-ba » de la première leçon tout à la fois de philosophie de l'histoire et de sociologie de la connaissance.
Encore Morin, mais c'est du pur bon sens, se souvenant de Georges Lefebvre et l'évoquant à propos de l'histoire de la Révolution française ; « Il nous a montré comment cette histoire se modifiait en fonction des expériences historiques consécutives à cette Révolution. Il y eut une histoire de la Restauration , où la Restauration apparaît comme une sorte de verrue énorme, un accident presque résorbé. Il y eut ensuite l'histoire de Guizot, celle de Thiers, puis, avec la IIIème République , l'histoire d'Aulard, qui insistait sur les aspects parlementaires de la Révolution. Ensuite vint l'histoire socialiste de Jaurès et Albert Thomas, suivie d'une histoire quasi bolchevique de Mathiez, centrant l'essentiel sur la Terreur , sur Robespierre, sur le deuxième Comité de la République , et faisant une sorte de boucle de Robespierre à Lénine, puis à Staline, où la terreur robespierriste légitimait la terreur stalinienne laquelle légitimait en retour la terreur robespierrienne. Puis il y eut l'histoire libertaire de Daniel Guérin, légitimant « les enragés ». Enfin est arrivée l'histoire post-stalinienne, qui est celle de notre regretté François Furet, et qui sera sans doute suivie par encore d'autres visions de l'histoire de la Révolution. [6] » Et bien entendu, à chaque étape et pour chaque version il y a eu, il y a et il y aura un sanhédrin d'historiens, genre « Liberté pour l'Histoire » pour faire de l'Histoire du moment la seule et unique vérité historique. […] Notes: [1] René Rémond était président de l'association "Liberté pour l'histoire" créée en février 2006 qui lança un appel dont le texte est le suivant: Emus par les interventions politiques de plus en plus fréquentes dans l'appréciation des événements du passé et par les procédures judiciaires touchant des historiens et des penseurs, nous tenons à rappeler les principes suivants :
C'est en violation de ces principes que des articles de lois successives notamment lois du 13 juillet 1990, du 29 janvier 2001, du 21 mai 2001, du 23 février 2005 ont restreint la liberté de l'historien, lui ont dit, sous peine de sanctions, ce qu'il doit chercher et ce qu'il doit trouver, lui ont prescrit des méthodes et posé des limites. Nous demandons l'abrogation de ces dispositions législatives indignes d'un régime démocratique. Jean-Pierre Azéma, Elisabeth Badinter, Jean-Jacques Becker, Françoise Chandernagor, Alain Decaux, Marc Ferro, Jacques Julliard, Jean Leclant, Pierre Milza, Pierre Nora, Mona Ozouf, Jean-Claude Perrot, Antoine Prost, René Rémond, Maurice Vaïsse, Jean-Pierre Vernant, Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet et Michel Winock (Voir aussi tout un dossier autour de la polémique dans laquelle s'insérait cet appel) [2] Françoise Chandernagor est désignée ici en tant que vice-présidente de l'Association "Liberté pour l'Histoire" et auteur d'une conférence prononcée en octobre 2006 avec l'intitulé : "Appartient-il à la loi de dire la vérité historique?" , publiée dans la revue L'Histoire, n° 317, février 2007. De larges extraits de la conférence sont disponiblesen lecture sur le web. On peut aussi écouter toute la conférence et le débat qui a suivi.
[3] Louis Sala-Molins défend la Loi Taubira , inspirée précisément de ses recherches d'historien du droit et de philosophe (voir le texte et l'argumentaire du projet de loi); ; il regrette que, du texte initial, aient été retirés tous les paragraphes qui envisageaient l'obligation des réparations, indissociable de la notion de « crime contre l'humanité », celui-ci se distinguant de tous les autres par son caractère imprescriptible. [4] La première édition est de 1992, chez Robert Lafont, Paris. [5] Edgar Morin, in Le défi du XXIème siècle. Relier les connaissances, ouvrage collectif, Paris, Seuil, 1999, p. 287. (Note de Louis Sala-Molins) [6] Ibidem. (Note de Louis Sala-Molins)
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http://www.plumenclume.net/textes/2008/zoe/salamolins-130408.htm